tr ALINE ET VALCOUR Digitized by the Internet Archive in 2010 with funding from University of Ottawa http://www.archive.org/details/alineetvalcourou04sade ALINE ET VALCOUK OU LE EOMAN PHILOSOPHIQUE Écrit à la Bastille, un an avant la Révolution de France. TOME QUATRIÈME BRUXELLES J.-J. GrAY, [RE-ÉDIT1 1883 597784 8 . IX . 5^- ALINE ET VALCOUR LETTRE XXXIX. DETERVILLE A VALCOUR. Vertfeuille, ce 24 octobre. r^Twlous voilà seuls, mon cher Valcour; plus >;l "i\ o d'illusions, nos deux illustres voyageurs k®Wv*3* sont partis, nous pouvons maintenant les juger bien à l'aise. Mais comme ces réflexions troubleraient peut-être un peu le plaisir que tu te fais de savoir ce qu'il y a eu de déterminé pour eux, je vais commencer par te l'apprendre. Us partirent hier avec le comte de Beaulé, chez lequel ils logeront à Paris, jusqu'au moment de leur départ pour la Bretagne ; la première chose à laquelle on va travailler, est de lever la lettre iv 1 2 ALINE obtenue par le père de monsieur de Karmeil; c'est de quoi le comte se charge. Les jeunes gens seront ensuite présentés à la cour, que l'on intéressera en leur faveur et par leurs personnes et par la singularité de leurs aventures. Le comte imagine qu'ils doivent avoir une sorte de succès, et qu'ils exciteront de l'intérêt et de la curiosité. Tous les arrangements d'ailleurs, dont .je t'ai donné le détail dans ma lettre du dix-sept, seront tenus irrévocablement; on n'instruira de rien le président sur la naissance de Léonore ; on conti- nuera d'ignorer ce qu'il avait exigé sur l'enlève- ment de l'une de ces sœurs au lieu de l'autre ; atrocité qu'il vaut mieux taire que de révéler. Ensuite les jeunes gens escortés d'un excellent conseil, partirontpour Rennes, où toutleplan dont je t'ai fait part, sera exécuté à la lettre. On ne s'en tiendra point là; monsieur de Beaulé qui s'inté- resse infiniment à eux, va déterminer le ministre à écrire en Espagne, pour obtenir au moins tout ce qu'on pourra des lingots confisqués à l'Inqui- sition; et si l'on y réussit de même qu'à la resti- tution des biens de mademoiselle de Kerneuil, tu vois de quelle fortune immense ils peuvent se flatter de jouir avant un an. En sont-ils dignes?... Lui, je le crois, elle, je ne te cache point qu'elle ne m'a pas autant séduit que son époux. Madame de Blamont à qui d'abord elle a ET VALCOL'R beaucoup plu, parce que Târne de cette femme charmante est faite pour aimer sans réflexion tout ce qui lui appartient, et tout ce qui a été malheureux; madame de Blamont, dis-je, s'était fait un peu d'illusion sur cette nouvelle fille; mais sans rien perdre de l'envie qu'elle a de lui être utile, elle commence à la voir infiniment mieux maintenant. Il s'en faut bien, selon moi, que les revers de Léonore ayent servi à lui former l'esprit et le coeur : il est certain d'abord qu'elle a perdu tous les sentiments religieux qui devaient lui avoir été suggérés dès l'enfance; elle dit les avoir anéantis avant ses aventures; mais je crois que les gens qu'elle a fréquentés dans ses vo)7ages, lui ont bien plus nui que toutes les lectures qu'elle aurait pu faire avant. Elle est sur cela d'une fermeté très surprenante à son âge, et comme son mari lui laisse la plus grande liberté de conscience ; qu'elle allègue d'ailleurs au sou- tien de ses principes, des raisons malheureuse- ment très fortes, qu'elle se rejette sur l'impossi- bilité où elle est de revenir de ce qu'elle a fait, il a été difficile de l'entamer sur cette matière, malgré les égards qu'elle doit à tout ce qui l'entoure ici ; malgré le puissant intérêt qu'elle aurait au moins, ce me semble, à feindre, elle s'est opiniâtrement refusée à des exemples gêné- 4 ALINE raux de piété. Avant-hier, par exemple, c'était un jour de fête; on vint l'avertir pour la messe; elle dit au laquais avec un petit air sec, qu'elle n'y allait jamais, et que madame la présidente en savait au mieux les raisons. Quand on fut revenu, elle s'excusa avec gen- tillesse, mais cependant toujours de manière à faire croire que ses principes étaient invariables; et malheureusement, je crois qu'ils vont plus loin que l'inobservance du culte de sa nation : elle en absorbe jusqu'à l'objet. Je la suppose athée dans le fond de l'âme, plusieurs de ses raisonnements me le persuadent: ses réfutations des sentiments de Clémentine; ses aveux à l'Inquisition, tout cela ne sont que des choses de circonstances, et qui ne m'en imposent nulle- ment *, elle ne croit en rien, mon ami, j'en suis sûre. Cependant elle ne s'explique qu'en riant sur ce dernier article ; elle dit que les serviteurs de Dieu lui ont donné de si mauvais exemples, qu'ils lui ont fait naître de grands doutes sur la réalité de l'existence de leur maître; si l'on cherche à lui prouver que ce raisonne- ment est faible, et que les défauts de l'ouvrage ne prouvent rien contre l'existence de l'ouvrier, elle plaisante, elle dit qu'elle croit tant qu'on • Le lecteur doit se souvenir que dans ces deux occasions citées, Leonore affiche le déisme. ET VALCOUR veut à cette existence, et qu'elle se la persua- dera encore bien mieux quand elle sera riche et qu'elle n'aura plus de malheurs à craindre; mais tout cela n'empêche pas qu'on ne la devine et qu'on ne la juge. Examinons-nous ses vertus ; je ne vois pas qu'elle ait même adopté toutes celles dont les brigands qu'elle a fréquentés lui ont donné des exemples; et son âme, ou naturellement peu sensible, ou trop ébranlée par l'infortune, tant il est vrai, quoiqu'on en dise, que l'école du malheur est la plus dangereuse de toutes, son âme, dis-je, se refuse à ce qui l'émeut, et n'admet en aucune manière les délices de la bienfaisance. Sa pitié, sa reconnaissance, sa générosité, ses facultés aimantes, excepté celles qui ont son mari pour objet, tous les sentiments qui nais- sent de l'âme, en un mot, sont chez elle plus maniérés que sentis ; et, peut-être en l'analysant davantage, en dégageant son être de ce vernis du monde, qui voile si bien tous les défauts dans une femme d'esprit, peut-être y démêlerait-on beaucoup de cruauté. L'insensibilité n'est pas naturelle dans une telle âme * ; Léonore ne * Il y a, dit Mannontel, un excès dans la sensibilité qui avoisine l'insensibilité, ne serait-ce pas là l'histoire du caractère de Léonore : One foule de délits naissent de ces excès, et ne sont que les résultats très singuliers de ce dernier période de la sensibilité ; les procédés les plus simples et les plus doux les réprimeraient ; au lieu de cela on 6 ALINE peut pas être indifférente, il faut qu'elle ait abso- lument de grandes vertus ou de grands vices, et comme ses vertus sont en elle l'ouvrage de la nature, et ses vices celui de ses principes, qu'elle n'en adopte jamais aucun sans raisonnement, si elle a, avant dix-huit ans un stoïcisme assez réfléchi pour éteindre en elle la pitié, peut-être ira-t-elle plus loin à quarante. La sagesse qui n'est soutenue que par l'orgueil cède à des pas- sions plus fortes que ce sentiment; et quand les principes n'offrent aucun frein, quand ils tendent à les briser tous, quand les travers de l'esprit n'ont aucune digue dans les qualités du cœur, et qu'au contraire la ferme apathie de celui-ci, laisse échapper hardiment l'autre sur tout ce qui l'irrite ou le délecte, une femme peut arriver à des genres de désordres plus dangereux que ceux des Théodore et des Messaline ; car ceux-ci n'alarment que les mœurs, au lieu que les autres conduisent insensiblement aux forfaits *. les punit, et ils se propagent. O massacreurs, enfermeurs, imbéciles enfin de tous les règnes et de tous les gouvernements, quand préfé- rerez-vous la science de connaître l'homme à celle de le clôturer ou de le faire mourir ! * Et à des forfaits d'autant plus dangereux qu'on les divulgue et qu'on les punit, et qu'il vaudrait cent fois mieux les étouffer que de les faire connaître; la publicité des procès de la Voisin et de la Brin- villiers ont fait commettre cent crimes de la même espèce ; il faudrait pour l'intérêt des mreurs qu'il y eut certains crimes que l'on n'osât même jamais soupçonner ET VALCOUR Elle vit l'autre jour madame de Blamont aider, selon son usage, des pauvres qui venaient implorer ses secours; elle badina de ce procédé avec un air de dureté qui ne plut à personne. Elle fut même jusqu'à se refuser d'imiter sa mère. Madame de Blamont lui en demanda le motif avec un peu d'humeur. — Vous avez été malheureuse vous-même, lui dit cette femme tendre et compatissante, com- ment à de telles épreuves n'avez-vous pas appris à soulager l'infortune? Elle répondit qu'elle agissait sur cela par principe, comme dans toutes les actions de sa vie; qu'il n'y avait rien de plus dangereux que les aumônes; qu'elles ne servaient qu'à entre- tenir la misère et la fainéantise; qu'à multiplier dans l'État, cette vermine épouvantable connue sous le nom de mandiants, qui le souillent et le déshonorent. Que si tous les cœurs étaient fer- més comme le sien à cette inutile pitié, ces malheureux sûrs de vivre aux dépens des dupes, n'abandonneraient pas leur métier, leur patrie et leurs parents, dont ils font le malheur, en les privant de leurs secours... Que tel homme doué de tout ce qu'il faut pour faire un excellent ouvrier, devenait un fainéant par l'habitude d'être secouru sans rien faire ; qu'il lui devenait bien plus facile de jouer des maux, que de se S ALIXE mettre en un état de n'en pas souffrir, d'où il résultait, que ce qu'on croyait une bonne oeuvre,, en devenait dès lors une très mauvaise. — C'est parce que j'ai été malheureuse moi- même, continua-t-elle, que j'ai vu qu'on pou- vait améliorer son sort sans avoir besoin des îutres, et les secours que j'ai trouvés quelque- fois, tels que ceux de Gaspard et de Bersac, m'eussent-ils été refusés, je n'en aurais eu que plus d'adresse et plus d'activité à contrarier les coups de la fortune, et à les déterminer en ma faveur. Savez-vous, poursuivit-elle en s'adressant à sa mère, ce que deviendra l'homme à qui vous faites ainsi l'aumône? Si jamais vos charités lui manquent il se fera voleur. Accoutumé à l'oisi- veté; fait à voir arriver à lui l'argent sans autres peines que celle de le demander honnêtement, il l'exigera le pistolet à la main quand vous ne céderez plus à ses instances. — Tout cela sont des sophismes de l'esprit, répondit madame de Blamont, ils peuvent être vrais, mais je ne les aime pas dans votre cœur. Que l'homme qui me demande soit pauvre ou non, que l'aumône que je lui donne soit bien ou mal placée, il m'a vivement ému par sa demande, il m'a fait éprouver une jouissance sensible à "le secourir, en voilà assez pour que j'y cède. Si ce ET VALCOUR malheureux est fainéant, apparemment que le travail lui coûte, ainsi je lui fais bien plus de plaisir encore ; or le plaisir que je sens à donner, se règle sur celui que je fais en donnant, donc je n'en suis pas moins heureuse. Que dis - je donc ? je le suis davantage , puisque j'ai fait au fainéant, que j'ai secouru, un plaisir plus grand que je ne l'aurais fait au labo- rieux. Mais supposons un instant avec vous que ce soit un mal d'entretenir la fainéantise, n'en est-ce pas un bien plus grand, de ne pas soulager l'infortune? Or, j'aime mieux commettre un petit mal, pour en prévenir un énorme, que de com- mettre un tort énorme pour en avoir craint un petit. — Il n'y a point de tort énorme à ne point soulager l'infortune, madame, reprit Léonore, il n'y a que l'inconvénient de lui laisser toute son énergie à côté des dangers très réels que je viens de vous observer. Le tort énorme dont vous parlez, n'est qu'à entretenir la fainéantise, puis- que l'effet qui en résulte, conduit chaque jour des malheureux à l'échafaud. Il est donc énorme ce tort, il ne saurait être plus grand ; mais quel qu'il soit, vous le commettrez, dites-vous, parce que vous y trouvez des délices. Premièrement, on peut nier ces délices ou au moins ne pas les sentir comme vous; mais en les 10 ALINE admettant qu'avez-vous fait de bien dans cette action, puisque vous n'avez travaillé que pour vous? L'égoïsme est-il une vertu? et ne devient-il pas un vice très dangereux, quand il peut résul- ter de ses effets la mort presque inévitable de l'infortuné qui vient de servir à vous en donner les jouissances? Poursuivons, vous avez cent louis, je le suppose, à jeter aujourd'hui par la fenêtre : un bijou s'offre d'un côté, un malheu- reux arrive de l'autre ; après avoir balancé un instant, vous renoncez à posséder le bijou, et vous soulagez de cet argent l'homme qui vient vous implorer; croyez-vous [avoir fait une belle action? Vous n'avez fait, sans vous en douter, que céder au mouvement le plus impérieux, plus flattée du plaisir de sortir cet homme de la misère, de mériter sa reconnaissance que de la satisfaction de vous procurer le bijou; vous avez pris ce qui vous contentait davantage, et n'avez travaillé que pour vous : donc aucune grande action dans l'aumône que vous venez de faire... une volupté satisfaite et pas l'apparence d'une vertu; mais que deviendra-t-il ce choix, quand après vous avoir prouvé qu'il n'a rien de bon, on vous fera voir tout ce qu'il peut avoir de funeste. En payant le bijou, vous entreteniez l'industrie, vous encouragiez les arts; en préférant l'au- mône, vous n'avez fait qu'un fainéant, un ingrat ET VALC0UR ou un libertin qui, si, comme je viens de vous le dire, il ne trouve plus demain de bourse ouverte comme la vôtre, ira le jour d'après se les faire ouvrir à coups de poignard. Votre refus, votre résistance, tous les mouvements vraiment ver- tueux qu'il vous plaît de nommer dureté, ren- daient à ce malheureux l'énergie que votre aumône lui enlève; repoussé partout comme de vous, il allait chercher du travail, et votre pré- tendue dureté rendait un homme à l'État, tandis que votre bienfaisance mal entendue l'envoyé tôt ou tard à l'échafaud ; mais que ce ne soit plus ce bijou que nous mettons en parallèle avec l'aumône supposée; allons plus loin; que ce soit le plaisir fade et imbécile de faire des ricochets de cet argent sur l'eau; eh bien! je l'affirme, vous aurez en vous livrant à cet enfantillage, commis sans doute un moindre mal que d'entre- tenir la fainéantise, puisque dans l'une et l'autre supposition l'argent est perdu pour vous, qu'il l'est sans inconvénient dans le premier cas, et qu'il ne l'est dans l'autre, qu'en entraînant une foule, quelle que soit votre adresse à couvrir cette seconde action des noms pompeux de bien- faisance et d'humanité; comme si l'esprit de ces vertus ne consistait pas bien plutôt à être dur un moment pour sauver les hommes, que compa- tissant pour les anéantir. 12 ALINE — Tout ce que vous voudrez, dit madame de Blamont, mais vous me contestez la sorte de jouissance qu'on éprouve à soulager l'infortune, et je n'aime pas que vous me la disputiez. — Et pourquoi donc, madame? reprit vivement Léonore, toutes nos âmes sont-elles faites de la même manière? toutes doivent-elles sentir les mêmes choses? La pitié n'agit sur elles qu'en raison de leur mollesse; plus un individu a de vigueur, moins il est susceptible de cette sorte d'ébranlement, d'où il résulterait, comme vous voyez encore en ma faveur, que l'âme la moins ouverte à la pitié serait incontestablement la mieux organisée; mais analysons ce sentiment décoré de nos jours de si superbes noms et res- senti pourtant moins que jamais; la preuve que ce mouvement pusillanime n'agit sur nous que physiquement, que le choc moral qu'il imprime est absolument subordonné à celui des sens, est que, nous plaindrons bien davantage le mal qui se fait sous nos yeux, que celui qui arrive à cent lieues de nous ; et que si vous voyez monsieur, par exemple, dit-elle en me mon- trant, se couper le doigt d'un canif, que vous vissiez son sang couler, vous seriez beaucoup plus émue de cet accident, seulement parce que vous en êtes témoin, que vous ne le seriez à la nouvelle que monsieur vient de se casser la ET VALCOUR 13 jambe à deux cents lieues d'ici. Ce dernier mal- heur, n'agissant que d'une manière éloignée sur votre âme, la toucherait sensiblement moins que celui du doigt coupé sous vos regards, quoi- que l'un de ces maux ... celui que vous auriez plaint davantage, ne fût rien, et que l'autre ... celui qui vous aurait le moins touchée fût bien plus important sans doute. Voilà donc la pitié, une faiblesse, et nullement une vertu, puisqu'elle n'agit sur nous qu'en raison de l'impression reçue, de la vibration établie sur les fibres de notre âme par le plus ou le moins d'éloignement du malheur arrivé ...; et pourquoi ne voulez- vous pas qu'on se défende d'une faiblesse qui n'est jamais bonne qu'aux autres, et qui ne nous apporte que du chagrin ? — Cette insensibilité est affreuse, dit madame de Blamont. — Oui dans une âme commune, reprit Léo- nore, mais non pas celles d'une certaine trempe; il est des âmes qui ne paraissent dures qu'à force d'être susceptibles d'émotion, et celles-là vont quelquefois bien loin : ce qu'on prend en elles pour de l'insouciance ou de la cruauté, n:est qu'une manière, à elles seules connue, de sentir plus vivement que les autres; il y ades sensations qui ne sont pas sues de tout le monde; or les raffinements ne viennent que de délicatesse ; il 14 ALINE est donc possible d'en avoir beaucoup, quoiqu'on soit remué par des choses qui semblent l'ex- clure*; que dis-je ? ce genre de choses peut devenir ce qui irrite le plus dans des âmes par- venues à ce dernier excès de finesse; en sorte qu'il y aurait alors un désordre prononcé, une contrariété surprenante entre la sensation de l'âme simplement organisée, et celle que je veux peindre ; qu'il résulterait peut-être de ce désor- dre que, ce qui affecterait vivement l'une dans un sens, affecterait l'autre en un sens tout contraire; cette différence marquée dans l'orga- nisation, est l'excuse des systèmes, comme elle est celle des mœurs ; la cause des vices, comme le motif des vertus. Une fois admise, il est aussi simple que je sois entièrement insensible à ce qui vous émeut, qu'extraordinairement cha- touillée de ce qui vous blesse. Nous n'en sommes pas moins sensibles l'une et l'autre, les choses violentes ébranlent égale- ment nos âmes; mais ceux qui arrivent à la mienne ne sont pas de l'espèce qui convient à la vôtre. Combien de fois d'ailleurs ne recevons- nous nos impressions que de l'habitude des pré- jugés? Comment alors les sensations d'une âme accoutumée à vaincre le préjugé et à secouer Voyez la note de la page 5. ET VALCOUR 15 les chaînes de l'habitude, seront-elles semblables à celles d'une âme livrée à l'empire de ses cau- ses. Il ne s'agirait dans ce cas que d'avoir de la philosophie pour recevoir des impressions très singulières, et par conséquent pour étendre étonnamment la sphère de ses jouissances. On ne saurait croire ce qu'on trouverait peut- être au delà des débris de tous ces freins vul- gaires ; tant que nous soumettons la nature à nos petites vues, tant que nous l'enchaînons à nos vils préjugés, 'les confondant toujours avec sa voix, nous n'apprendrons jamais à la connaître ; qui sait s'il ne faut pas la dépasser beaucoup pour entendre ce qu'elle veut nous dire. Com- prendrez-vous les sons de l'être qui vous parle, si vos mains étouffent son organe? étudions la nature; suivons-la jusque dans ses bornes les plus éloignées de nous; travaillons même à les reculer; mais ne lui en prescrivons jamais. Que rien ne la voile à nos regards, que rien ne gêne ses impressions, de quelque sorte qu'elles puis- sent être, nous devons les respecter toutes; ce n'est pas à nous qu'il appartient de les analyser ; nous ne sommes faits que pour les suivre ; sachons quelquefois la traiter en coquette, cette nature inintelligible; osons enfin lui faire outrage pour mieux savoir l'art d'en jouir. — Infortunée, dit madame de Blamont, en se 16 ALINE jetant dans les bras de Léonore, cesse d'adopter les erreurs de ceux qui t'ont rendue malheu- reuse; ils étaient imbus de ces systèmes, ceux qui t'ont précipitée dans l'abîme en te refusant l'époux que tu chérissais ; ces maximes étaient celles des scélérats qui voulurent te vendre, au prix de ton honneur, les faibles secours que tu désirais à Lisbonne; elles remplissaient le cœur de ceux qui t'ont traînée dans les cachots de Madrid; si tu déteste ces monstres, situas raison de les haïr, pourquoi veux- tu leur ressembler? O ! Léonore, préfère la morale de ceux qui t'aiment, abjure des principes dont les fruits stériles et amers ne nous donnent que d'affreuses jouissances... peut-être un instant soutenues par le délire . . . bientôt troublées par le remords... Eh! quel asile trouverais-tu sur la terre, si toutes les âmes étaient comme celle que tu peins? Ton triste aveuglement surnos dogmes religieux n'est que la suite de cette perversité qui s'établit insensiblement dans ton cœur; que le sentiment fasse en toi ce que n'ose espérer la persuasion. Vois ta malheureuse mère en pleurs te conjurer d'aimer le bien, parce que ton bon- heur en dépend ; te supplier de la laisser jouir de l'espérance de voir prolonger ce bonheur, même au delà du terme de la vie. Lui ravirais-tu cette consolation ! Accablée de ET VALCOUR 17 ses maux, à la veille peut-être d'en déposer le poids au fond de son cercueil, veux-tu lui laisser imaginer que la sensibilité ne sera devenue son partage que pour le désespoir de sa triste exis- tence? Qu'une fois dégagée de ses liens, ce sen- timent ne lui sera plus permis? Ah! ne m'offre pas un si douloureux avenir ; laisse-moi me consoler de mes peines par la certitude de les voir finir auprès de ce Dieu que j'adore. « Etre « divin et consolateur, entr'ouvre cette âme qui « se refuse à ta sublimité ; ne la punis pas d'un « endurcissement qui n'est dû qu'à son infor- « tune». Puis la pressant contre son sein : Viens ma fille, viens saisir l'idée de cet être suprême dans la tendresse d'une mère qui t'adore ; vois dans son âme épanouie par ta présence l'image de ce Dieu qui t'appelle ; que ce soit par des sen- timents d'amour que ses traits se réalisent à tes yeux ; et puisque nous ne sommes pas destinées à vivre ensemble, n'éteins pas du moins l'espoir flatteur de me réunir un jour à toi, au pied du trône de sa gloire. Tout existait dans ce discours; et l'éloquence qui entraîne, et la sensibilité qui séduit, et néan- moins il n'a rien fait. Léonore a froidement embrassé sa mère ; elle lui a dit plus sèchement encore, qu'elle se ferait toujours un devoir d'adopter ses vertus, et que si elle regrettait de iv g l8 ALINE n'être pas destinée à vivre avec elle, c'est parce qu'elle voyait bien que sa conversion ne pouvait être l'ouvrage que d'une mère si aimable... Et madame de Blamont, qui a vu que les étincelles ardentes de son cœur n'avaient rien allumé dans celui de sa fille, a saisi le bras d'Aline en pleu- rant, et toutes deux se sont éloignées. Oh ! mon ami, quelle distance de l'une de ces filles à l'autre ! où trouver dans Léonore l'appa- rence même de ces vertus qui naissent à tout instant du cœur de ton Aline? Il est assurément impossible d'être sœurs et de se ressembler moins. Tu trouveras, peut-être, que les notions que je te donne ici du caractère de cette Léonore, ne s'accordent pas tout à fait à ses discours avec la compagne dont elle s'attachait à réfuter les travers. — Il ne s'agissait, répond-elle, quand on lui fait cette objection, que d'établir avec cette imprudente amie des principes relatifs à la con- tinence. Tels étaient presque toujours les sujets de nos discussions; or je ne varie point sur ces principes, mais ils n'exigent pas les autres : ils n'engagent pas à se soumettre à des erreurs. On peut, en un mot, sage par caractère, par esprit, par tempérament, sans se trouver contrainte à ET VALCOUR 19 adopter pour cela mille systèmes absurdes qui ne tiennent en rien à cette vertu. On l'a menée voir Sophie; Aline était avec elle; on lui a raconté l'histoire de cette créature infortunée et si digne d'un meilleur sort; elle a flegmatiquement écouté les événements de la vie de cette fille, qui s'enchaînent si singulièrement avec son tort, et qui, par cela seul, devaient l'intéresser; mais elle ne lui a parlé tout le temps qu'elles ont été ensemble, qu'avec le ton de la hauteur et de la supériorité. La fortune immense qui l'attend, pouvait la mettre à même d'offrir des secours; elle en eût dû disputer l'honneur à madame de Blamont ... Elle n'en a pas même conçu l'idée ; Sainville a réparé ce dur oubli; son âme infiniment plus sensible, ou sensible d'une tout autre manière, laisse rarement perdre l'occasion d'une bonne œuvre. Peut-être a-t-il la même façon de penser que sa femme sur beaucoup d'objets, mais il n'a sûrement pas son coeur; madame de Blamont a refusé les offres de Sainville; elle a dit que Sophie était toujours sa chère fille, qu'elle ne voulait jamais l'abandonner ; et cette malheu- reuse, toujours intéressante, a dit à ton Aline, en lui pressant les mains avec des flots de larmes : — Oh ! mademoiselle, c'est donc là votre ALINE ET VALCOUR sœur?.. Elle est plus heureuse que moi, puisse- t-elle sentir sa félicité ! Quoiqu'il en soit, malgré le peu de contente- ment que madame de Blamont a retiré de cette découverte, elle est décidée à ne rien refuser à Léonore de tout ce qui pourra l'aider à rentrer dans les biens de madame de Kerneuil; elle la servira, sans doute, elle et ses amis, de tout son pouvoir. Quoiqu'elle y éprouve toujours une sorte de répugnance, née de ce qu'elle croit d'illégitime à ce procédé. Pour Aline, malgré qu'elle sente l'extrême éloignement du caractère de Léonore au sien, elle ne l'en aime cependant pas avec moins de tendresse. Une âme honnête ne trouve jamais, dans les défauts de ce qu'elle doit chérir, des raisons d'éteindre ses sentiments; elle pleure en silence et ne se refroidit point. J'imagine que quand tu recevras cette lettre, tu auras déjà vu celle qui en fait l'objet, et que tu l'auras jugée vraisemblablement comme nous. Adieu, mon cher Valcour, tu as dû être content de moi cet été; il était, je crois, impossible d'entretenir une correspondance plus suivie et plus détaillée; n'en attends plus rien, nous par- tons pour Paris, et ce ne sera bientôt plus que de vive voix que nous nous entretiendrons ensemble. LETTRE XL. VALCOUR A MADAME DE BLAMONT. Paris, ce 30 novembre. îprès avoir reçu tant de nouvelles inté- ressantes de votre terre, madame, c'est à moi à vous en donner de Paris. Je me rendis hier chez monsieur de Beaulé, où j'eus l'honneur de saluer monsieur et madame la comtesse de Kerneuil. Tous deux m'ont invité de me trouver demain avant le jour, aux formalités religieuses de leur mariage, dont les cérémonies négligées se feront à Saint-Roch avec la présence et l'approbation de monsieur de Karmeil, père du jeune homme; et comme le secret a été généralement approuvé, vous n'en- trerez pour rien dans tout cela ; on ne vous demande votre aveu que tacitement. 2 2 ALINE La levée de la lettre de cachet a été l'affaire de vingt-quatre heures. Monsieur le comte de Karmeil s'est rendu avec la plus grande facilité aux opinions et aux conseils de monsieur de Beaulé ; ils ont été trouver le ministre ensemble, et l'expédition s'est faite sur-le-champ. Sainville, vous me permettrez de lui conserver ce nom, a été enchanté d'embrasser, et de retrouver un père qu'il a toujours chéri au fond de son cœur; et celui-ci n'a pas reçu, sans lar- mes, les sincères effusions de la tendresse de son fils. Il avait pourtant encore les cent mille écus dans la mémoire; mais monsieur de Beaulé l'a convaincu que les lingots d'Espagne devaient lui faire oublier cette fredaine ; et de concert avec le ministre, on a sur-le-champ écrit pour essayer de les ravoir. Les biens de mademoiselle de Kerneuil sont très divisés ; il y a un grand nombre de collaté- raux, et quoique la présence de cette jeune per- sonne dût tout arranger, nous craignons quel- ques procès. Bonneval est, d'après votre conseil, l'avocat que nous leur donnons; il les accompagnera en Bretagne, où monsieur de Karmeil allait repas- ser, quand son fils est arrivé à Paris ; il ne s'en retournera plus qu'avec les jeunes époux. Ses anciens procès sont terminés, ce qui détruit plus ET VALCOUR sûrement que tout encore, les obstacles qu'il apportait au choix de son fils. On ne veut pas absolument que vous fassiez aucuns frais, madame ; monsieur de Karmeil fait les avances de tout, et s'arrangera ensuite avec Sainville. La fortune de ces jeunes gens peut être considéra- ble : le ministre a répondu de faire rentrer, au moins deux millions sur les lingots; voilà cent mille livres de rente; la succession de madame de Kerneuil nous en donne cinquante, celle de monsieur de Karmeil autant, voilà donc au moins deux cent mille livres de rente, et beaucoup plus si les lingots reviennent en entier. Léonore ne nous vit pas faire ce compte l'autre jour devant elle, sans un certain frémis- sement de joie qui me prouva qu'elle aimait l'argent. Elle n'a encore paru qu'à l'Opéra, où ses aven- tures, racontées de bouche en bouche, ont fait voler tous les yeux sur elle. On l'a trouvée très jolie; elle a bien vu qu'on le pensait, et elle n'a pas semblé y être insensible : il est certain qu'elle a une figure vive et animée, des grâces, une taille délicieuse, et beaucoup d'esprit. Peut-être un peu de prétentions... Je crois même de la minauderie, et beaucoup de sophismes dans le raisonnement... Mais, pardon, madame, quand je parle de ce qui vous appartient, mon esprit 24 ALINE trouva-t-il même des défauts ... ma main qui suit mon cœur, ne doit peindre que des qualités. Ainsi que j'ai été son chevalier à l'Opéra, monsieur de Beaulé veut que je le sois de même aux autres spectacles. Elle a désiré le Père de famille aux Français, et Lucile aux Italiens; elle en jouira. J'aime le motif qui lui a fait désirer le Père de famille; elle chérit tout ce qui lui rappelle l'instant heureux où elle a retrouvé ce qu'elle adore. Voilà pourtant de la sensibilité. Mais je ne finirais pas, madame, si je voulais détailler toutes les vertus que j'ai trouvées dans monsieur de Sainville; le comte de Beaulé veut que je sois son ami, en vérité l'effort ne sera pas grand ... : douceur, aménité, grâces, talents, esprit... il a tout ce qu'il faut pour être l'ami de tous les hommes, et l'amant de toutes les femmes. Ah ! madame, il n'y a plus que moi de mal- heureux; il n'y a plus que moi qui, continuelle- ment entre la crainte et l'espoir, voit flétrir ses plus beaux jours dans les larmes et dans la dou- leur ! Vous témoignerai-je au moins bientôt mon respect? et me trouvant dans la même ville que vous, me sera-t-il permis de me jeter à vos pieds? Je remets à vous seule les intérêts de mon bonheur, qui sait mieux que vous si mes souf- frances méritent quelques dédommagements? ET VALCOUR 25 Mais est-ce à moi de me plaindre, quand il me reste vos bontés et le cœur d'Aline ? Consolé par de tels dons, je ne devrais plus croire aux mal- heurs, si le plus grand de tous n'était pas de connaître le prix de ces bienfaits, et de n'en pas jouir. Adieu, madame, envoyez-moi vos ordres, j'en ferai part, malgré le tourbillon où l'on va se perdre quelques instants, et j'ose vous assurer qu'on se fera toujours un devoir bien doux de suivre vos intentions. LETTRE XLI. MADAME DE BLAMONT A VALCOUR. Vertfeuille, ce 5 décembre. tï?\2SrôaJi je ne savais pas que Déterville vous a CosS^O tout appris, 1 attendrais a vous voir, ^^£^ pour épancher mon cœur dans le vôtre... Que dites-vous d'abord de cette ruse infâme qui a pensé nous enlever Aline?.. Le traître, comme il m'abusait!., comme il me joue sans cesse! Oh! mon ami, combien nous devons nous observer plus que jamais ! Cessons de penser à ces horreurs... Il faut que je voie maintenant les choses de près. J'en raisonnerai mieux ensuite avec vous. Eh bien! cette nouvelle fille... elle vous a donc plu? O! mon cher Valcour, elle ne m'a pas rendue aussi heureuse que je l'aurais imaginé. ALINE ET VALCOUR 2J Beaucoup plus d'esprit que de sentiment, beau- coup plus de vanité que de sagesse, un amour excessif pour son mari, j'en conviens, des choses au delà de la force humaine pour se conserver pure à lui... mais pourquoi faut-il que tout cela soit l'ouvrage de l'orgueil? Pourquoi n'ai-je rien trouvé quand j'ai voulu sonder ce cœur ! et pour- quoi me faut-il désespérer même de voir jamais naître en elle les qualités que je n'y ai pas trou- vées. O! mon ami, celle qui érige l'insensibilité en système, l'athéisme en principe, l'indiffé- rence en raisonnement... pourra peut-être ne se livrer à aucun écart, mais il n'en jaillira jamais une vertu... et si la raison de cette cruelle fille cède à l'exemple... au feu des passions... quel précipice alors est ouvert sous ses pas! Comme on est près de faire le mal, quand on ne sent aucun charme à faire le bien. Les égarements de l'esprit sont bien moins dangereux que ceux du cœur, l'âge qui calme les uns aggrave presque toujours les autres. Dès que les revers n'ont pu former l'âme de cette jeune personne, il est à craindre qu'ils ne la rendent méchante; et ces richesses dont elle va jouir, finiront par achever de la corrompre... Mais parlons de vous, mon ami... Enfin je me rapproche... Voici ma dernière lettre de Vert- feuille. En quel état vais-je trouver tout ce qui 28 ALINE nous intéresse?.. Quel parti vais-je prendre vis-à-vis de mon mari? Après cette nouvelle horreur... s'il manœuvre sourdement encore... comment le deviner? comment l'entraver ou le rompre? Quoi qu'il en soit, je vous verrai... ici ou là ; il faut que je vous embrasse. Dites à Léo- nore que je serai sans faute à Paris le 10, je veux la voir encore avant qu'elle ne parte; je les rece- vrai comme des gens qui ont passé par hasard à ma terre, en revenant de leurs aventures. L'histoire de leur arrêt chez moi, a trop fait de bruit pour que je puisse m'empêcher d'en conve- nir ; la seule chose à cacher est qu'elle est ma fille, et je vous réponds qu'on ne le verra point à mon cœur... Nous en avons bien pleuré, votre Aline et moi ; tout ce qui n'est pas tendre et délicat comme elle lui paraît si gigantesque... Cependant elle aime Léonore ; ce héroïsme de fidélité conjugale est un mérite qui l'enchante : elle dit qu'avec cette vertu-là, on peut acquérir toutes les autres... Et vous êtes bien aise qu'elle ait dit cela, n'est- ce pas,Valcour? Voilà pourquoi je vous le répète... Ah! comme je l'adore, et comme elle me dédommage ! Tantôt mon cœur se livreà l'orgueil, quand je considère celle-ci... ; tantôt il s'humilie quand je vois tous les défauts de celle-là... Ah! c'est une permission du ciel! je me serais crue trop fière si j'avais eu deux ET VALCOUR 29 enfants comme Aline! Il a voulu diminuer mon triomphe de l'une, mais il a redoublé mon amour pour l'autre... elle sera pour vous, celle que j'aime, c'est le plus ■ beau présent que je puisse faire à mon ami, c'est le plus doux lien qui puisse m'enchaîner à lui; adieu, méritez-la, aimez- vous et ne m'écrivez plus à la campagne. ljg®ffi^^ffiffi^iIHgil*ffi£*i LETTRE XLII. ALINE A VALCOUR . Paris, ce 15 décembre. jNfin me voilà près de vous... mais sans 2«1p4^r qu'il me soit permis de vous voir; c'est r^-v-o^ néanmoinsuneconsolation,je l'éprouve; quoique l'amour réunisse les âmes, quel que soit leur éloignement, et que toutes les distan- ces dussent d'après cela être égale, sil est pour- tant bien doux de respirer le même air que l'objet qu'on adore. Je vois avec douleur, mon ami, que nous allons encore en être réduits là, peut-être tout l'hiver; je vous afflige en vous l'annonçant; mais imaginez-vous que je sois plus tranquille? croyez-vous que ce cruel chagrin ne soit pas le mien comme le vôtre? Ah ! que mes sentiments seraient mal connus de vous si vous alliez le supposer ! ALINE ET VALCOUR 3 I Quand j'ai revu cette maison où vous veniez si librement autrefois...; quand je me suis rap- pelé les charmes de vos anciennes visites ; je ressentais encore cette émotion délicieuse qui m'agitait en vous attendant...; j'éprouvais ce trouble divin du choc des rayons de nos yeux...; j'errais de fauteuils en fauteuils; j'aimais à reconnaître ceux qui nous avaient servi... Placée dans l'un, vous supposant dans l'autre, je vous adressais quelquefois la parole, comme si vous aviez pu m'entendre, et trompée par de si douces illusions, je me croyais encore un instant heu- reuse; mais venons à quelques détails, vous en exigez, il est juste que je vous en donne. Le président, prévenu, attendait ma mère; il l'a reçue à merveille; il y a mis jusqu'à de l'inté- rêt et des caresses... Vis-à-vis de moi d'abord un peu d'embarras, mais il s'est remis bientôt, et m'a donné les noms les plus tendres, en m'assurant qu'il ne me voyait jamais assez; Sainville et Léonore ont été le sujet de nos pre- miers discours, comme ils font aujourd'hui celui de toutes les conversations de Paris. Mais il ne s'est pas avisé de dire un mot de la fourberie qu'il avait voulu faire; il s'est bien gardé de convenir que, par une atrocité sans exemple, il avait eu dessein de s'emparer d'un seul coup de Léonore et de moi ; et ma mère qui a bien vu ■3,2 ALINE qu'il nierait... qu'il battrait la campagne si on lui en parlait, s'est résolue à ne lui en pas ouvrir la bouche. Il nous a fait tout plein d'éloges de Léonore; elle lui plaît beaucoup, ce me semble... Quand je songe que sans la fraude de la nour- rice du Pré-Saint-Gervais, ce serait pourtant celle-là qu'il aurait prostituée à Dolbourg. Juste ciel ! comment la fierté de Léonore se serait-elle arrangée d'un tel traitement ! O Valcour!.. il existe quelque chose de plus singulier que tout cela. Le croirez-vous?.. Cette première nuit... eh bien ! il l'a passée presque entière auprès de sa femme... C'est un renouvellement de ten- dresse... ou de fausseté, bien étonnant et bien inconcevable; ma mère en était le lendemain tout embarrassée vis-à-vis de moi; elle mourait d'envie de me l'annoncer et d'en rire : elle ne savait comment s'y prendre... Il y avait plus de cinq ans... elle a voulu s'y soustraire... ces scènes-là ont si peu d'attraits pour elle ; un homme qui n'a jamais été que tyran et libertin, doit être époux avec si peu de délicatesse... Il a pourtant fallu se soumettre... se soumettre n'est-ce pas, mon ami, c'est le mot; vous auriez effacé celui de partager, si je m'étais avisée de m'en servir. Ma mère a profité de ces instants pour lui reprocher ses débauches, pour l'engager ET VALCOUR 33 à une conduite plus convenable à sa santé et à sa réputation. Elle lui a rappelé l'histoire d'Augustine ; elle lui a fait sentir qu'il était affreux à lui de n'avoir, pour ainsi dire, paru à Vertfeuille que pour séduire une de ses femmes. — En vérité, a dit le président, j'en ai d'au- tant plus de regrets, que c'est une fille vraiment estimable. Il l'avait, prétend-il, trompée pour la déter- miner à quitter Vertfeuille; il lui avait pro- mis une fortune brillante, sans qu'elle eût de risques à courir. Mais dès qu'elle avait vu de quoi il s'agissait, elle avait fait une défense de Romaine. Et son Dolbourg, ainsi que lui, tous deux édifiés des procédés de cette fille, l'avaient fait mettre dans un couvent jusqu'au retour de ma mère, qu'ils devaient instamment prier de la reprendre; il n'y a eu effectivement sorte d'instance qu'il n'ait faite à sa femme à ce sujet, et elle... toujours bonne... toujours crédule, émerveillée d'une aussi belle action, non seule- ment a consenti... mais même a vivement désiré qu'on lui rendît cette fille. Si réellement Augustine s'est conduite de la sorte, elle mérite des bontés et de l'indulgence, et ma mère doit assurément lui rouvrir sa mai- son... Mais je ne sais pourquoi je mets l'air du doute à cette dernière idée... Quelle apparence IV 3 34 ALINE que mon père voulût faire rentrer cette fille, si réellement elle se fût rendue à lui... Il aimerait mieux la garder dehors... Serait-ce pour plus de facilité?.. Enfin nous verrons ce qu'elle dira... il faudra qu'elle soit bien fine si nous ne la démêlons pas. Le lendemain le président n'a pas manqué de nous amener Dolbourg; il n'a pas caché à ma mère qu'il tenait toujours plus que jamais à ses anciens desseins, et qu'il serait même fort aise qu'il y eût sur tout cela quelque chose de fait avant l'été. Mais ses propositions n'ont plus au moins l'air de la menacer. Il désire et n'ordonne pas. En vérité, Val- cour, je crois du changement dans sa conduite ; je ne sais ce qui l'occasionne, mais il existe, il est impossible de s'y méprendre ; quelques rayons d'espoir semblent naître pour nous de cette variation... Ah! devons-nous nous y livrer? Il est si doux d'apercevoir l'aurore du bonheur!.. Ce vilain homme, cet épais Dolbourg s'est approché mystérieusement de moi , il m'a demandé si je m'étais bien amusée à la campa- gne; il m'a trouvée engraissée... ce qui est faux... Il a voulu me baiser la main et n'en a jamais pu venir à bout. Mais malgré cette apparence de bons procédés, il faut être sur nos gardes, mon ami, ma mère ET VALCOUR 35 vous le recommande; il faut éviter surtout, avec le plus grand soin, de paraître au logis. Ma mère vous verra chez le comte de Beaulé qui, comme vous savez, donne deux ou trois dîners par semaine ; mais je n'y serai jamais, c'est convenu ; voici donc comme nous ferons pour nous voir à la dérobée, et pour nous remettre nos lettres. Vous vous trouverez sans faute, tous les dimanches aux Capucins, à la messe de midi; je me placerai toujours à droite, où vous m'aperceviez quelquefois l'an passé... Là... quelque mal que cela soit, mon ami, quelque éloignement que j'éprouve à me per- mettre cette petite indécence, nous déroberons quelques minutes à ce que nous devons à l'être suprême... Nous nous dirons quelques mots... nous nous remettrons nos lettres, et nous n'en sortirons jamais sans nous jurer de nous aimer, et sans demander pardon à Dieu d'oser nous le dire là... Mais ce Dieu bon voit le fond de nos cœurs... Il voit que si nous désirons d'être réunis, c'est pour l'aimer, le ser- vir, le glorifier de concert... Savez-vous, mon ami, que de rendre ensemble des grâces à l'éter- nel, est une des choses que je mets au rang de nos plus délicates occupations; il me semble que le culte émané de deux cœurs enflammés d'amour doit nécessairement devenir et plus 36 ALINE tendre et plus pur. Ce n'est point par des âmes indifférentes que le plus saint des êtres veut être servi; un amour honnête et légitime ne doit rendre les cœurs que plus dignes de lui être offerts. Mais à propos, si j'étais jalouse, de quel œil verrai s-je toutes ces parties de spectacles avec ma sœur? Vous savez, sans doute, qu'ils sont tous partis pour la Bretagne ; ma mère leur a donné à souper deux fois avant leur départ ; à chaque fois Dolbourg et mon père s'y sont trou- vés, et je faisais de singulières réflexions pendant ce temps. La première fois que Léonore a vu monsieur de Blamont, elle s'est approchée de moi, et m'a dit avec son ton leste : — Voilà donc le président mon père? — Oui, lui ai-je dit. — Eh bien ! a-t-elle continué, voilà encore la nature en défaut chez moi, car elle ne me dit pas la moindre chose pour cet homme-là. Mais comme elle ne lui parle guère plus pour sa mère, cette petite indifférence ne m'a point surprise dans elle. En général, Léonore, orgueilleuse et fière, ne serait pas, je crois, très flattée de l'obligation de renoncer à être fille d'une comtesse, pour la devenir d'une présidente ; et je crois qu'elle aurait tout autant aimé se retrouver, en revenant ET VALCOUR 37 en France, Elisabeth de Kerneuil, que Claire de Blamont... Cette chère sœur... je l'aime, mais en vérité elle a bien des défauts, et malheureu- sement ils sont tous dans le cœur; elle dément d'une manière bien authentique ce qu'elle a osé dire : que les plus grandes vertus se trouvaient toujours alliées à l'impiété : si ces vertus se mani- festent en elle sur de certains objets, il en est d'autres où l'éclat qu'elles jettent est obscurci par de bien grands travers. Quoique privée de voir mon ami, chez ma mère, je n'en suis pas moins enchantée d'être revenue... Mais, je ne sais, cette joie est sombre; elle a un certain caractère de tristesse qui m'alarme; une voix tumultueuse et intérieure semble me dire que je fais comme les matelots qui se réjouissent pendant que l'orage se forme au-dessus de leur tête... Adieu, soutenons nos revers s'il s'en présente; réunissons nos forces, et pour souffrir et pour nous aimer. LETTRE XLIII. LA MEME AU MEME Paris, ce 17 décembre. )OTre résignation, toujours entière, me £ plaît, me touche et m'intéresse... c'est ainsi que l'on aime, Valcour. Des amants moins délicats et moins accoutumés que nous aux sacrifices auront de la peine à se le persuader; mais que nous importe l'opinion des gens froids, pourvu que nos âmes, plus ardentes et plus élevées que la leur, sachent jouir de ce qu'ils n'entendent pas. C'est une des choses qui pourtant m'impatientent le plus que de voir combien il y a peu d'êtres dans le monde, qui, si j'ose me servir de l'expression, parlent la même * Il y avait une réponse de Valcour à la lettre précédente, mais que nous avons supprimée, par l'envie de ne rien offrir au publie qui ne fasse qu'allonger le lil sans le démêler, et qu'à retarder le dénoue- ment, sans y ajouter plus d'intérêt. (Note de l'éditeur.) ALINE ET VALCOUR 39 langue que nous, et pourquoi la nature, dès qu'elle nous destinait à vivre ensemble, ne nous a-t-elle pas donné à tous, à peu près la même âme? Pourquoi n'avons-nous pas tous la même manière de sentir? Dans les mouvements d'hu- meur que certaines gens m'inspirent, je ne sais si je n'aimerais pas autant ceux qui, comme ma chère sœur, vont beaucoup au delà des bornes, par trop de délicatesse dans les organes, que ceux qui n'éprouvent rien. Les premiers réparent au moins, par un esprit piquant et extraordinaire, toutes les inconsé- quences de leur cœur, au lieu que les autres n'ont rien qui puisse dédommager de leur lourde apathie. Ce sont des espèces d'automates qui, ce me semble, font sur nous ce même effet que ces temps assommantsde certains jours d'été, où toutes nos facultés engourdies par le volume d'air qui les absorbe ne se désignent même plus dans l'organisation... Ma comparaison n'est-elle pas juste? Un sot ne vous a-t-il jamais fait éprouver une douleur physique? N'avez-vous pas senti, à son approche ou à ses discours, une commotion pareille à celle dont je vous parle? Oh! mon ami, je vous aurai vu quand vous lirez celle-ci ; la main qui vous la rendra aura senti le plaisir de serrer la vôtre; nos yeux se seront parlé, nos âmes se seront entendues. 40 ALINE Puisse ne pas être interrompue cette innocente façon de nous entretenir cet hiver. Le président est toujours le même; ma mère ne sait à quoi attribuer cet extraordinaire empressement; il y passe une partie des nuits, et je vous réponds que sa chère femme n'en est pas plus contente; elle aimerait bien mieux la plus profonde indifférence, que ces émotions presque toujours désordonnées, fruit du dérègle- ment de la tête, bien plus que des sentiments du coeur, et qui la replaçant toujours dans une sorte d'infériorité et d'humiliation, ne lui laisse plus que le triste rôle de la colombe, sous la serre aiguë du vautour. Mais elle a besoin d'art et de politique; si elle pouvait l'enchaîner et le vaincre à force de complaisance, pour le bon- heur de sa chère Aline, il n'y aurait rien, dit- elle, qu'elle n'entreprît avec délices. Augustine est réconciliée, elle s'est jetée aux pieds de la présidente ; elle lui a demandé par- don de son inconduite; elle l'a suppliée de n'y plus penser; et vous jugez si l'âme tendre et douce de ma mère a pu résister à cette scène? Elle a embrassé cette fille avec tendresse, elle l'a relevée, et lui a rendu toute sa confiance et sa protection... Le président était presque attendri ; il est d'ailleurs d'une retenue singulière vis-à-vis de ET VALCOUR 41 cette fille ; il ne paraît assurément pas qu'il ait jamais pu se rien passer entre eux. Mais pour Sophie, ma mère est très embar- rassée : elle ne sait absolument sur quel ton en parler au président. La dernière fois qu'il a été question d'elle entre eux àVertfeuille, vous savez que mon père soutint qu'elle n'était pas sa fille; dans ce temps-là ma mère était loin d'imaginer, que sans le vouloir il dît aussi bien la vérité. Maintenant qu'elle est sûre que cette Sophie ne lui appartient point, ne vaut-il pas autant ne rien dire, et laisser soupçonner qu'elle a cru ce que son mari lui disait. L'intérêt qu'elle prend d'ailleurs à cette infor- tunée, ne peut plus être le même que quand elle la croyait à elle; et elle a celui de deux véritables enfants à ménager, qu'elle ne sacrifiera pas dit- elle, à celui d'un être qui ne lui tient plus que par les sentiments de la pitié : elle aime donc mieux ne rien dire, et laisser sur le tout son mari dans l'erreur : elle lui cachera toujours le sort de cette fille ; elle en prendra le même soin; n'aura- t-elle pas rempli tous ses devoirs? LETTRE XLIV. LE PRESIDENT DE BLAMOXT A DOLBOURG. Paris, ce 10 janvier 1779 *. (p;pS^JopHiE est à nous... l'affaire s'est faite M&S3LO le plus lestement possible; l'abbesse a ^^7~^ eu beau réclamer madame de Blamont, il y avait une lettre de cachet, il a fallu céder... C'est pourtant, lorsque j'y réfléchis, une chose bien commode que ces ordres-là; que de pas- sions différentes ils servent! l'amour, la haine, la vengeance, l'ambition, la cruauté, la jalousie, l'avarice, la tyrannie, l'adultère, le libertinage, l'inceste... On flatte tout avec ces lettres char- ' 11 y avait encore ici deux lettres de Valcour, mais aucune varia- tion dans les événe-nents; nous avons donc passé tout de su;i qui en développe; et quelque affreuse que soit cette lettre, sans doute, elle nous a paru trop essentielle à la eatastrophe, trop utile aux teintes du caractère, pour pouvoir être supprimée. Il y a beaucoup de lecteurs qui feront bien de ne la point lire, et les femmes surtout. Ni ite de l'éditeur.) ALINE ET VALCOUR 43 mantes; avec elles on se débarrasse d'un mari qui gêne, d'un rival qu'on redoute, d'une maî- tresse dont on ne veut plus, d'un parent incom- mode... Oh ! je ne finirais pas si je te détaillais tous les différents services qu'on retire de cette charmante institution. Je suis encore à com- prendre comment il est possible que mes confrè- res s'en plaignent. Je suis confondu qu'ils osent dire qu'elle est contre les lois de l'État, comme si l'État devait avoir rien de plus sacré que le bonheur de ses chefs, et comme s'il pouvait exister rien de plus doux pour eux, que cette manière asiatique d'envoyer le cordon. Je sais bien que ceux qui blâment ce délicieux usage , ceux qui le traitent d'abus tyrannique, préten- dent, pour étayer leur opinion, que la puissance du souverain s'affaiblit en se divisant, se resserre en croyant s'étendre par le despotisme, et se dégrade en protégeant des crimes ... Que cette arme dangereuse pour une fois ou deux par srècle qu'elle frappe à propos, cinq cents fois dans le même siècle ébranle le tronc en écharpant les branches? Mais tout cela sont les sophismes de ceux qui en souffrent ou qui en ont souffert. De tous les temps le faible s'est plaint... C'est son lot, comme le nôtre est de ne pas l'enten- dre... Je le demande, que serait une autorité dont les rayons bienfaisants ne s'étendraient pas 44 ALINE un peu sur les soutiens du trône; il n'y a que les tyrans qui portent seuls leur glaive, les rois justes et bons en partagent le poids; et serait-ce bien la peine de le soutenir sans en frapper de temps en temps. N'était-il pas indécent que ta maîtresse... que ma fille *, parce qu'il lui a plu d'échapper de nos mains, ou de se mettre dans le cas de s'en faire chasser, allât se mettre aux frais de ma femme? Est-ce donc à elle à payer ces sortes de choses? Moi, j'aime les convenances ; il est inouï comme j'y tiens. Oui, je veux que l'honnêteté règne jusqu'au sein même du désordre. Quand on va savoir cela... je vais être boudé... Dieu sait ; mes empressements surprendront... « N'est-il pas affreux, dira-t-on, de chercher des plaisirs avec celle qu'on acable de chagrins ? » Elle ne conçoit pas la liaison de tout cela, la chère dame; elle n'entend pas d'abord que l'ébranle- ment causé par le chagrin sur la masse des nerf, détermine sur-le-champ à la volupté dans les femmes, les atomes du fluide électrique, et qu'un individu de ce sexe n'est jamais plus voluptueux que quand il est saisi dans les pleurs. N'y eût-il d'abord que cela, un vieux mari comme moi serait très excusable d'employer, * Il ne faut pas oublier qu'il croit toujours être père de cette Sophie. ET VALCOUR 45 auprès de sa tendre épouse, tous les ressorts qui peuvent lui rendre ce qu'il ne doit plus attendre de sa vigueur... Voilà donc déjà pour le phy- sique; mais la petite méchanceté de donner du chagrin, a bien une autre jouissance morale... qui, je le sens, n'est pas entendue de son lourd esprit... Dis... avoue-le... comprends-tu que de dire à une femme intérieurement, tout en la soumettant à ses feux : « Si tu savais que le plaisir que je cherche avec toi n'est nourri que du charme piquant de te tromper... que ton errreur... que ta bonhomie... que la manière enfin dont je te rends ma dupe compose tout le sel que je trouve aux voluptés dont je m'eni- vre... et que ces voluptés seraient nulles pour moi, sans l'aiguillon de la perfidie. » Hein, Dolbourg, tu n'entends pas plus cela que du grec? Semblable à l'âne qui broute l'herbe fine d'une prairie verte, sans distinguer la simple précieuse, du jonc sauvage, tu dévores indifféremment tout ce que ta bouche rencontre sans examen et sans analyse; sans te faire de principes sur rien, et sans jamais jouir de tes principes, ne suis-je donc pas plus heureux que toi, en raffinant tout comme je fais, en ne me composant jamais de jouissances physiques, qu'elles ne soient accompagnées d'un petit désordre moral. Quelque variété que je puisse 46 ALINE mettre dans mes amours avec la présidente, quelque jolie qu'elle soit, sans doute encore; quelque bizarres que puissent être mes plai- sirs... que deviendraient-ils pourtant, je te le demande, si je n'avais, pour les enflammer, les idées nées des perfides desseins que tu me connais (car il faut bien revenir à ces maudits desseins, dès que le projet de Lyon n'a pas eu de succès); aussi, depuis que ces desseins sont pris, depuis qu'ils sont sûrs, ce sont des sen- sations d'une violence!.. Ce qui me divertit, c'est que la bonne dame met tout cela sur le compte de ses attraits ... Elle devrait pourtant bien sentir qu'ils ne peuvent plus entrer pour rien dans les motifs de mon ivresse... Il est impossible qu'elle ne voie pas que j'ai quel- que autre chose dans la tète; quelquefois même je ne suis pas maître de mes propos... Dans ces instants où l'on déraisonne et où celui qui dérai- sonne le plus est presque toujours celui qui a le plus d'esprit... il m'en échappe de très expres- sifs, et qu'elle devrait entendre... Quand il y avait jadis un peu plus de bonne foi de ma part... il y avait bien moins d'enthousiasme; elle devrait s'en ressouvenir : d'où peut donc naître ce nou- veau délire?., de l'indécence de l'acte? Il y a longtemps que j'emploie les singularités; elle doit le savoir; et voyant que ce n'est pas tout ET VALCOUR 47 cela qui m'embrase, elle devrait se demander ce que c'est... s'étonner... frémir même... C'est une drôle de chose que la sécurité des femmes. Toi qui es un peu naturaliste, dis-moi, n'y a-t-il pas une sorte d'animal féroce qui ne rugit jamais autant, près de sa femelle, que quand il est prêt à la dévorer? Tout à l'heure la sécurité des femmes m'étonnait : c'est leur orgueil maintenant que je n'entends pas. Trop heureuse d'avoir... trop contente de ressaisir ce qui leur échappait, c'est toujours, selon elles, à leur art, à leur magie, que se doit l'effet du miracle; et les innocentes, trompées au culte du sacrificateur, se placent sur l'autel en déesse, quand elles ne doivent être que victimes. Quoi qu'il en soit, Sophie arrachée, par ordre du roi, au couvent des Ursulines d'Orléans, est exilée au château de Blamont, où mon concierge l'a reçue au fond d'un appartement sûr et bien clos, dans lequel il me répond d'elle sur sa vie. On dit que la chère petite personne a prodigieu- sement pleuré; qu'elle n'aille pourtant pas perdre toutes ses larmes; le tour qu'elle nous a joué mérite que nous lui en fassions encore ver- ser quelques-unes; mais comme elle est bien là, et que nous avons beaucoup de choses à soigner ici, je me contenterai d'y aller faire un tour, pour la disposer à nous recevoir ce printemps. 4 S ALINE Jusque-là trop d'objets nous occupent pour quitter Paris tous les deux. Au reste, rien n'a pris comme la réhabilitation de la demoiselle Augustine : j'étais là, je laissais de temps en temps mes paupières se mouiller, afin de me faire supposer un cœur... et on avait la simplicité d'y croire. Encore une fois, mon ami, comme elles sont bonnes les femmes? Voilà donc cette fille souve- rainement installée : quelque sûrs que nous devions en être, tu comprends bien pourtant que dès que la voilà l'âme du projet, il ne faut pas trop la perdre de vue. M'avoueras-tu que je suis bon physionomiste ? à peine l'eus-je envisagée de tout sens à Vertfeuille, que je te dis : — C'estlà ce qu'il nous faut; voilà le sujet que le sort met en nos mains pour exécuter, ses caprices, et tu vois comme après avoir rempli nos pre- mières vues avec docilité, elle coopère avec intel- ligence à l'accomplissement des secondes. Il nous fallait, en vérité, un peu de tout cela, pour nous dédommager de la perte réelle que nous avons faite deLéonore... Ah! que cette charmante petite femme était digne de nous, mon ami; ce comte de Beaulé, qui m'entrave dans tout depuis quel- que temps, commence à m'impatienter. Si cet homme-là n'était pas en crédit, quelques-uns de mes amis et moi, nous lui aurions bientôt fait un ET VALCOUR 49 bon procès criminel ; je sais qu'il soupe quelque- fois avec des filles, le cher comte... En voilà plus qu'il n'est nécessaire dans ce siècle-ci pour le mener tout droit à l'échafaud. Il n'est ques- tion que d'inventer... de supposer... de soudoyer quelques complaignantes , quelques espions , quelques exempts de police, et voilà un homme roué. Depuis trente ans nous avons vu plus d'une de ces scènes; j'aimerais presque mieux être accusé aujourd'hui * d'une conspiration contre le gouvernement , que d'irrégularités envers des catins ; et en vérité cette manière de mener les choses est respectable... elle honore bien la patrie. Si quand on a envie de perdre un homme il fallait attendre qu'il devînt criminel d'état, on n'aurait jamais fini; tandis qu'il y a très peu de mortels qui ne soupent avec des prostituées. On a donc fort bien fait d'arranger là les pièges. Cette espèce d'inquisition établie sur les procédés du citoyen qui s'enferme avec une fille; cette obligation où l'on met ces créatures de rendre un compte exact de l'acte luxurieux de cet homme, est assurément une de nos plus belles institutions françaises. Elle immortalise à • Non, pas aujourd'hui, heureusement pour l'humanité. Des lois plus sages vont régir la France ; et les atrocités décrites par ce scélérat n'existent plus. IV 4 50 ALINE ET VALCOUR jamais l'illustre archonte * qui la mit en usage à Paris. Et voilà de ces lois douces, et néan- moins prudentes, qu'il ne faut jamais laisser tomber en désuétude ; on ne saurait trop encou- rager les délations des prêtresses de Vénus ; il est extrêmement utile au gouvernement et à la société de savoir comment un homme se conduit dans de tels cas; il y a mille inductions, toutes plus sûres les unes que les autres, à tirer de là sur son caractère; il résulte, j'en conviens, une collection d'impuretés qui peut devenir chatouilleuse aux oreilles du juge. Ce n'est pas servir les mœurs, disent les ennemis de ce sys- tème, que d'espionner et de recueillir les actions libertines de Pierre, pour aiguillonner l'intem- pérance de Jacques. Mais ce sont des chaînes au citoyen ; ce sont des moyens de l'asservir, de le perdre, quand on en a envie; et voilà l'essentiel. Adieu; la présidente m'épuise; on ne servit jamais sa femme avec tant d'assiduité. Je te charge du soin de mes plaisirs pendant que je me sacrifie pour les tiens. Songe, surtout, que j'ai besoin d'être servi à mets piquants dans les repas que tu me prépares; avertis les enfants de l'amour qu'ils ont à réveiller des sensations éteintes dans les saints désordres de l'hymen. • Magistrat grec ; et c'est du sieur Sartiae dont il est question, qui 'iirtant point Grec. Voyez la note de la page 5 : elle est rela- tive à ceci. LETTRE XLV. MADAME DE BLAMONT A VALCOUR. Paris, ce 12 janvier. Je me flattais du plaisir de dîner aujour- d'hui chez notre cher comte, et de vous y voir, ainsi que Déterville, mais je ne sortirai pas de chez moi... Ce que j'apprends m'anéantit, je n'ai pas une faculté de mon âme qui ne soit brisée, pas un sentiment qui ne soit compromis... Le fourbe... j'étais la dupe de ses caresses!., j'espérais le ramener à force d'art, l'attendrir à force de soins; et quand je le croyais enchaîné, quand je le supposais à moi, je ne m'assouplissais que davantage sous le joug impérieux du perfide... Il n'y a donc plus rien de sacré; il n'y a donc plus ni lois, ni vertus; tout peut donc aujourd'hui s'enfreindre impuné- ment !.. Quel siècle, je rougis d'avoir eu le mal- heur d'y naître. 52 ALINE Le 6 janvier, à neuf heures du matin, on est venu signifier un ordre à madame l'abbesse des Ursulines d'Orléans, qui lui enjoignait de remet- tre aussitôt entre les mains de celui qui présen- tait cet ordre, une fille nommée Sophie, qu'elle tenait de madame de Blamont... Prévenue par moi, soupçonnant quelques horreurs, elle a d'abord dit qu'elle ne connaissait pas cette fille... qui réellement n'était pas sous ce nom chez elle... Ce subterfuge n'en a pas imposé; on lui a dit qu'on allait entrer dans le cloître, si elle ter- giversait plus longtemps. Saisie de frayeur, la bonne dame n'a pas osé refuser celle qu'on demandait ; et cette malheureuse enfant est partie pour être relivrée au sein du libertinage... par ordre de ceux qui affichent la décence... Prouvez-moi donc une dépravation plus com- plète... plus dangereuse, et je cesse à l'instant de me plaindre *. Sophie a donc été conduite au château de Blamont; elle y est détenue sous la garde du concierge, dans une chambre où elle ne peut ni voir, ni parler à personne... Et telles sont main- tenant les raisons que le président a données pour surprendre cet ordre odieux. * C"est ici ou il est plus nécessaire que jamais d'observer que c'est avant la Révolution que ces lettres s'écrivaient; de telles atrocités ne se redoutent pas sous le gouvernement actuel. ET VALCOUR 53 Il a dit que je m'opposais depuis longtemps à un mariage très avantageux pour sa fille; que par mes perfides conseils, j'empêchais cette fille de lui obéir, et que, joignant la ruse aux manœu- vres ouvertes, j'ai été déterrer une petite créa- ture avec laquelle l'ami qu'il destine à sa fille a vécu à la vérité quelques mois : que j'ai fait venir cette dulcinée dans ma terre, et qu'après l'avoir bien instruite, je la fais passer pour une fille à moi, enlevée par lui au berceau, dans l'abominable dessein de la prostituer à son ami; que par ce moyen, cet ami étant le même que celui dont il veut faire son gendre, ne peut plus maintenant le devenir, puisqu'il se trouverait alors avoir eu commerce avec les deux sœurs ; fable exécrable, ajoute-t-il, qui ne peut avoir été suggérée à sa femme, que par un esprit dia- bolique qui veut le perdre, lui et sa famille. Or, cet esprit infernal, c'est vous, mon cher Valcour. Voilà les favorables impressions qu'il commence à donner de vous, pour en venir sans doute à quelque chose de plus sérieux ensuite. Prenons-y garde... Je crains tout. Maintenant pour autoriser ce qu'il dit, pour convaincre de toutes mes impostures, il a produit le certificat que vous lui connaissez de la prétendue mort de Claire de Blamont. « Ainsi, ajoute-t-il, si ma fille Claire est véritablement morte, comme le 54 ALINE prouve cet extrait des registres de paroisse, elle ne doit donc plus se retrouver dans la nommée Sophie que je réclame ; et cette Sophie qui se dit Claire de Blamont, qu'on ose m'offrir pour telle, n'est donc plus qu'une aventurière instruite par ma femme qui la dirige contre moi, procédé qui mériterait l'attention des juges, si je voulais faire du bruit, et si j'avais dessein de me brouiller avec une femme que j'aime et que je respecte encore, malgré sa fai- blesse pour l'homme à qui elle s'obstine à donner sa fille, en dépit de ma volonté. En conséquence, il a demandé Sophie, et pour que je ne puisse la retrouver jamais, il a obtenu le droit de la faire secrètement placer où bon lui semblerait, sur la simple clause de lui payer une pension suffisante à l'entretenir. Cette fille n'est qu'en dépôt chez lui, et quand il aura eu le temps de me dérouter, il la fera, dit-il, mettre dans quelque couvent, à l'extrémité de la France. Tels sont les mensonges dont le fourbe s'est servi, pour se venger de cette pauvre fille, pour la punir de ce que sa malheureuse étoile l'avait conduite chez moi... pour la soumettre sans doute de nouveau à son odieuse intempérance ; et quand il fait tout cela... examinez bien l'affreux caractère de cet homme : quand il agit ainsi, il est persuadé, quoique cela ne soit heu- ET VALCOUR reusement pas, convaincu, dis-je, que Sophie est sa fille; et il m'accable de caresses; et il passe des nuits entières avec moi, à me dire que ses sentiments se raniment, et qu'il retrouve encore dans son cœur, tous ceux des premiers jours de notre hymen. Tel est l'homme à qui j'ai affaire ; tel est le dangereux mortel dont mon sort dépend aujour- d'hui. O mon père! quand vous tissâtes ces nœuds, vous osâtes me promettre le bonheur; voilà pourtant ce qu'ils sont pour moi. Cependant, des soins plus chers m'obligent à feindre encore ; je me suis résolue à ne point changer de conduite vis-à-vis de lui; il faut lui laisser son erreur : il ne faut pas même qu'il puisse penser à l'éclaircir, et cela, pour l'intérêt d'Aline et d'Eléonore qui me sont maintenant plus précieuses que Sophie; au fait, il n'a dans ses mains que la fille d'une paysanne, et si je l'en enlève, il y fera tomber la mienne. Ce que ma probité m'impose à présent ne consiste plus qu'à faire savoir au ministre l'exacte vérité de tout. Le comte de Beaulé s'en charge. Cette vérité s'accordera dans beaucoup de points avec ce qu'a dit le président. C'est une aventurière qui ne lui appartient point; je le dirai de même ; je ne me défendrai que de l'avoir voulu faire passer pour sa fille. Si je l'ai cru, si 56 ALIXE je l'ai dit un moment, je prouverai partout ce qui m'a jetée dans cette méprise ; que je devais être dans la bonne foi, mais qu'aussitôt que Claire de Blamont est morte, comme il le prouve, je n'ai plus rien à réclamer, et je lui laisserai son illu- sion complète, pour qu'il ne découvre rien sur la naissance de Léonore, pour qu'il ne sache jamais que cette Claire de Blamont qu'il croit dans Sophie, est maintenant dans la demoiselle de Kerneuil, parce qu'avec le caraetère qu'il a reçu du ciel, il ne pourrait assurément que nuire à tout ce que nous faisons pour faire rentrer Léonore dans les biens de celle qu'elle doit supposer sa mère, avec tout le public. Ma répugnance n'en est pourtant pas moins la même, d'avoir accepté cet arrangement du comte de Beaulé; car enfin, nous dépossédons par cette manœuvre, les collatéraux de madame de Kerneuil. Vous n'imaginez pas, Valcour, com- bien ce procédé offense ma délicatesse; il est illégal, et j'en suis révoltée; mais si je ne passe point par-dessus ces considérations, si je décou- vre la naissance de Léonore, de quels nouveaux malheurs, de quels plus terribles inconvénients ne me trouverai-je point entourée; et quoique femme du marquis de Kerneuil, de quelles per- sécutions le président ne trouvera-t-il pas encore le secret d'accabler cette malheureuse Léonore? ET VALCOUR 57 Ce qu'il ne pourra pas sur celle-ci, sa vengeance l'entreprendra sur Aline, et je me retrouve dans un abîme d'infortunes. En me conduisant comme je le fais, je préfère donc un petit mal à un grand; mais c'est toujours un mal, et je suis bien vivement contrariée de ce qui alarme ma conscience. Une autre chose afflige encore bien fortement ma délicatesse, et me fait verser en secret des larmes bien amères; j'abandonne dans cette Sophie, une honnête et douce créature, une fille pleine de vertu et de religion pour une qui est loin des mêmes qualités; mais l'une est ma fille, l'autre ne m'est rien. Sauver encore Sophie des mains de cet homme, comment l'imaginer ? A quel titre l'entreprendre? Eh mais, dès que je consens à donner à la maison de Kerneuil une héritière qui, dans le fait, ne l'est point, ne puis-je donc pas donner de même au président une fille qui ne lui a jamais appartenu? Quand il s'agit d'enlever l'infortune aux mains de l'injus- tice et de la cruauté, ne peut-on pas se permettre des détours? D'ailleurs, si je continuais d'assurer que Sophie est ma fille, je me retrouverais une arme qui m'est d'un grand secours à l'opposi- tion des projets du farouche ami de mon époux. Je n'ôte rien à Léonore, que je n'avouerai jamais, qui n'a nul besoin de mon aveu ; je rends la 5 S ALINE liberté à Sophie, et j'assure le bonheur d'Aline ! Ah! je l'essayerais en vain, il mettra toujours en avant l'extrait paroissial, et je n'en détruirai l'authenticité, qu'en nuisant à ma Léonore. Quel embarras! moi qui me réjouissais des jours où j'ai donné la vie à mes enfants, faut-il mainte- nant que je classe ces jours malheureux au rang des plus funestes de ma vie. Non, je céderai, j'abandonnerai Sophie; j'ai beau penser, je ne puis faire autrement; je ne puis secourir cette infortunée, sans nuire au bonheur de mes deux filles; il faut que j'y renonce... Il le faut; est-il donc possible qu'il y ait de fatales circonstances où le ciel favorise assez peu la vertu, pour qu'il devienne impos- sible de pouvoir l'arracher au malheur; puissent s'ignorer à jamais ces fatales vérités; trop de jeunes filles en concluraient que cette route épi- neuse où l'éducation les place, est donc inutile à suivre, puisqu'on n'y tombe qu'un peu plus tôt dans les pièges de l'intempérance et du vice. D'ailleurs, en ne me fâchant point de ce qui vient d'arriver, en cédant tout à l'homme qui me trompe, en continuant de garder avec lui la même conduite, peut-être viendrai-je à bout de l'attendrir; peut-être cet entier dévouement de ma part le fera-t-il désister de ses indignes pré- tentions sur Aline ! Mais d'un autre côté, pourra- ET VALCOUR 59 t-il croire que j'abandonne légèrement les inté- rêts de celle que j'ai crue si longtemps ma fille. Eh bien! je mettrai ma parfaite résignation sur le compte de ma douceur; je lui dirai : « Elle est intéressante; vous en êtes maintenant le maître; je vous la recommande, et vous supplie de la rendre heureuse. » Je suis presque fâchée à présent de n'avoir point rendu Sophie à sa bonne nourrice de Ber- ceuil... elle serait mariée ; que dis-je, vis-à-vis les manœuvres d'un homme comme le prési- dent, vis-à-vis les intrigues d'un traître qui ne ménage, ni pas, ni crédit, ni argent, dès qu'il s'agit de servir ses passions; tout cela ne serait-il pas égal aujourd'hui ? Il n'y aurait qu'un crime de plus... On m'interrompt... Je finirai ma lettre demain. Ce 13. Le croiriez-vous, il s'est présenté hier au soir, comme à l'ordinaire, pour obtenir, a-t-il dit bénignement, les tributs de l'hymen, attendus des mains de l'amour; et comme il a vu un peu d'altération sur mes traits, quels que fussent mes efforts pour me contenir, il m'a prévenue. Tout ce qu'il a fait, a-t-il dit, est assurément pour le bien, et en vérité, il a bien peu fait; c'est Dol- bourg qui, prétendant à mon alliance, rougissait 60 ALINE de savoir une de ses anciennes maîtresses entre mes mains, et c'est lui qui a voulu la ravoir. — Je n'ai d'autre tort, a-t-il poursuivi, que de ne vous avoir pas prévenue; mais toujours pénétrée de la folle idée qu'elle est votre fille, vous vous y seriez opposée, et j'écarte avec tant de soin tout ce qui peut faire naître quelque trouble entre nous, je désire si vivement de réparer mes anciennes erreurs, que vous devez me pardonner ce petit mystère, en faveur du désir extrême que j'ai de conserver votre estime. Il n'en est point, a-t-il continué, dont je sois aussi sincèrement jaloux... C'est que peu de femmes réunissent à tant de grâces... à des attraits si divins, des vertus aussi rares... Me brouiller avec vous... moi?.. Plaider?.. Le pourrais-je? — Mais elle est chez vous, lui ai-je dit, en interrompant ses flagorneries. — Oui, a-t-il répondu, étonné de me voir si instruite... Vraiment oui, elle est chez moi, je n'ai pu refuser mon château à Dolbourg, qui voulait l'y recevoir quelques instants. — Et qu'en fera-t-il au sortir de là? — Il l'envoie, m'a-t-il dit, avec cet air mys- térieux que savent si bien employer les impos- teurs, pour donner à leur mensonge le coloris de la vérité, il l'envoyé dans un couvent, au fond ET VALCOUR 6l de la Gascogne... Elle sera bien... il lui fait une pension honnête... Oh! vous ne connaissez pas Dolbourg... Je ne vous ai jamais vue lui rendre justice. C'est une si grande simplicité de mœurs... une franchise si rare... une nature si vraie... une ingénuité si précieuse! Ah! croyez- moi, c'est le seul homme qui soit réellement fait pour le bonheur de notre Aline. Eh bien ! êtes-vous persuadée à présent que tout ce que vous croyiez sur cela n'était que des fables?.. Et je me taisais... Il y a tout plein de gens qui ont le plus grand intérêt à vous en imposer... et qui le font... N'y eût-il que ce Valcour... méfiez-vous-en, je vous le dis; c'est le plus adroit fripon. — Un moment, monsieur, ai-je dit, ne pou- vant tenir à tant de fausseté, et curieuse de voir jusqu'à quel point il la pousserait... un moment... Puisque vous êtes en train de vous justifier, osez me dire pourquoi cette commis- sion secrète à l'exempt qui vint arrêter Léonore à Vcrtfeuille? Pourquoi cet homme était-il muni d'un ordre de vous, étayé d'un signalement, pour enlever ma fille au lieu de l'épouse de Sainville? Et c'est ici mon ami, où l'art de feindre est venu composer à loisir tous les traits de ce visage odieux. 62 ALINE — Moi, a-t-il répondu ; moi, des ordres pour faire mettre Aline à la place de Léonore ?.. Mais daignez donc songer, je vous prie, que ce n'est qu'avec le public que j'ai su l'aventure de Sain- ville à Vertfeuille... circonstance qui m'a fort embarrassé, qui m'a même fait vous bouder un peu, de ne m'avoir prévenu de rien, puisque je ne savais que répondre à toutes les questions qui m'étaient faites à ce sujet. — Vous niez ce trait ? ai-je dit en me levant avec fureur. — Allons-donc, a-t-il repris en souriant : je vois maintenant que vous plaisantez ; mais si vous poursuivez, je me fâche... J'ai bien assez de mes torts réels ; ne m'en controuvez pas de nouveaux; dormez en paix sur votre Aline... je ne vous la ravirai point... je vous la demande, c'est à quoi je m'en tiens, et j'espère qu'après un peu de réflexion, vous ne me la refuserez plus... Je me suis rassise; j'ai senti le tort que je venais d'avoir, en rompant le silence sur un objet dont je m'étais promis de ne jamais parler, et dont il était inutile de renouveler le souvenir, puisque assurément il nierait tout... — Je vous crois, ai-je dit avec une tranquil- lité feinte. Oui, je vous crois... Mais si vous m'accusez d'avoir des ennemis, assurément ET VALCOUR 6 S vous devez en avoir de votre côté... La noir- ceur dont je vous soupçonne a été mise publi- quement sur votre compte, et... — Des ennemis, des ennemis, qui n'en a pas... Je ne connais que les sots qui ne s'en font jamais ; mais toutes ces calomnies... je les méprise au point, qu'en honneur, je ne m'informerai même pas de ceux qui ont voulu m'en composer de nouvelles offenses avec vous. Et s'animant, s'échauffant alors auprès de moi, sans me donner le temps de lui répondre, il s'est mis à me renouveler ses louanges... à exiger enfin... ce que j'étais résolue de continuer à lui accorder, puisque je me décidais à feindre. ..Jene l'avaisjamaisvusi ardent... si dépravé, devrais-je dire; l'amour ou le sentiment, dans de telles âmes, n'est jamais que l'excès du désordre; mais comme l'esprit de cet homme est sombre, même au sein de ses plus doux plaisirs... écoutez un de ses propos *. — Que vous êtes belle, m'a-t-il dit en m'exa- minant sans voile... non, jamais la mort n'osera briser ce chef-d'œuvre. Vous ne subirez pas la loi des autres êtres... ces belles chairs ne se désuniront point. Jamais rien ne peut s'altérer * Voyez page 46, où le président dit : « Quelquefois même, je ne suis pas maitre de mes propos, etc. » 64 ALINE en vous, et dans le dernier repos de la nature, vous lui servirez encore de modèle. Et c'est à cette idée qu'il a dû le comble de ses plaisirs; c'est cette idée délicatement hor- rible, qui a plongé ses sens dans l'ivresse. O! mon ami, je ne sais, tout ceci m'alarme, ce changement si certain dans sa conduite, cet empressement pour des choses qui ne devraient plus l'enflammer!.. Même dans les premières années de notre mariage, il ne me cultivait pas avec tant d'assiduité. Que signifient ces retours?.. S'il m'aimait véritablement, s'il avait envie de réparer ses torts... les aggraverait-il ? Il me flatte et cependant il me trompe; il me caresse et il m'afflige... Hélas! je dois frémir; et que veut-il? Quelle nécessité d'user de ruse avec moi? N'est-il pas le plus fort... On ne doit tromper que ceux que l'on craint, la feinte est l'arme de l'esclave ; elle n'est permise qu'à la faiblesse, elle avilit le plus fort s'il ose s'en servir. Ah! qu'il m'élève ou qu'il me rabaisse, qu'il me loue ou qu'il me dégrade, je serai tou- jours sa victime. Rien ne peut m'empêcher de l'être... O mon Aline!.. Tu la deviendras peut- être aussi... et je n'y serai plus pour t'arracher de leurs mains cruelles... Valcour, des larmes coulent malgré moi... Ma tête se noircit... Mon âme fatiguée de malheurs s'irrite à la crainte d'en ET VALCOUR 6 S éprouver encore; il est un terme où nous ne som- mes plus en état de soutenir l'horrible poids de nos chaînes, où l'on préfère mille fois plutôt la fin de son existence au renouvellement de l'infor- tune... O Valcour, si j'allais vous être ravie... si je n'y étais plus... et qu'Aline devînt malheu- reuse... Que tout votre sang coule, s'il le faut, mon ami, pour l'arracher aux horreurs qui menaceraient alors sa débile existence... Ayez toujours devant vos yeux la mère qui vous la donne... Dites- vous quelquefois : — « Elle m'aimait... elle désirait mon bonheur et celui de sa fille. La Providence s'y est opposée... Mais je dois à toutes deux mon amour et mes regrets... Je dois les chérir au delà du tombeau, ou m'y anéantir avec elles. » Adieu... Je suis trop triste ce soir pour continuer de vous écrire... Mais on n'est pas la maîtresse de ses idées... Il en est... soyez-en certain, que la nature nous suggère comme des avertissements de tout ce que sa main nous pré- paré... Tâchez de dîner jeudi chez le comte, je ferai tout pour vous y voir. IV LETTRE XLVI. VALCOUR A MADAME DE BLAMONT. Paris, ce 20 janvier. Z*51r^S e viens d'avoir une visite singulière, 9^;|}^C madame, ce qui s'y est passé me paraît x£^~£x tellement essentiel, que j'ai cru que vous me permettriez de vous en faire part à l'instant. Il était environ dix heures du matin et je me préparais à sortir lorsqu'on m'a annoncé monsieur le président de Blamont. — Puis-je savoir, lui ai-je dit, monsieur, ce qui me procure l'honneur d'une telle attention de votre part? — Vous devez vous en douter. — Je l'ignore, mais si vous vouliez vous asseoir un instant, vous seriez plus à l'aise pour me l'expliquer. — Je ne viens ici ni pour vous faire des poli- tesses, ni pour en recevoir. ALINE ET VALCOUR 67 — Si cela est, restons debout; mais expliquez- vous promptement , parce que des affaires m'appellent ailleurs. — J'y mettrai le temps qu'il me faut et vous aurez la bonté de m'entendre; il n'est point d'affaire plus pressée pour vous, que celle dont je viens vous entretenir. — Eh bien ! de quoi s'agit-il, expliquez-vous? — Je viens vous donner un conseil. — Je les aime peu. — Le devoir d'un homme sage est de les sui- vre quand ils sont bons. — L'homme plus sage encore n'en donne jamais. — De celui-ci dépend votre sûreté. — Un honnête homme la trouve dans sa conduite. — Changez donc la vôtre si vous voulez que cette sûreté soit parfaite. — Il me semble, monsieur, que ce n'est pas trop là le ton du conseil. — La supériorité en donne quelquefois qu'elle ne module pas au ton de l'amitié. — La supériorité ?.. — Aimez-vous mieux que je dise la force? — Ni l'un ni l'autre ne vous va, vous êtes^le moins élevé des hommes, et vous avez tout l'air du plus faible. 68 ALINE — Ma place... — Est une des plus médiocres de l'État, bien souvent une des plus tristes, et toujours une des moins considérées; songez qu'avec cent sacs de mille francs, mon valet demain peut être votre égal. Se jetant dans un fauteuil : — Monsieur de Valcour, votre conduite vous perd, et pour l'amour de vous-même vous devriez en changer. M'asseyant vis-à-vis de lui : — En quoi celle que je tiens peut-elle offenser ou le public ou vous? — C'est m'offenser que de séduire ma fille; c'est manquer au public que de lui assigner des rendez-vous dans une église. — Votre reproche est faux dans deux points, je ne cherche pas à séduire votre fille, et je ne lui ai jamais donné de rendez-vous nulle part. Sachez d'ailleurs qu'entre une fille de son âge et un homme du mien, il n'y a d'autre séducteur que l'amour, et que si je la rencontre quelquefois dans une église, il n'y a d'autre cause que le hasard. — Avec de telles réponses on arrange tout. — Je n'en veux faire que de justes. — Eh bien ! si cela est, quels sont vos senti- ments pour ma fille? ET VALCOUR 69 — Ceux du respect le plus profond et de l'amour le plus inviolable. — Vous ne pouvez pas l'aimer. — Quelle est la loi qui m'en empêche? — Ma volonté qui s'y oppose. — Nous attendrons. Se levant avec fureur : — Vous attendrez? Ainsi donc, monsieur, tout votre bonheur se fonde sur la fin de mon existence. — Non, il me serait doux de vous nommer mon père, il serait flatteur pour moi de tenir Aline de vos mains. Se promenant à grands pas dans la chambre : — N'y comptez jamais. — Ai-je tort en ce cas de vous assurer que nous attendrons ?.. un malhonnête homme ne vous le dirait pas. — Mais c'est me dire clairement... — C'est vous dire qu'il ne tient qu'à vous de vous faire adorer comme un père, ou de vous faire oublier comme un ennemi. — Il serait bien plaisant qu'un homme ne pût pas disposer de sa fille. — Il le peut sans doute, tant que ses vues s'accordent au bonheur de cette fille. — Ces restrictions sont sophistiques, les droits d'un père sur ses enfants ne le sont pas. 70 ALINE — Il y a beaucoup de choses qui existent quoiqu'elles soient injustes. — Vous ne changerez pas les lois. — Vous n'éteindrez pas mon amour. — J'en arrêterai les effets. — Vous vous ferez haïr de ceux qui doivent vous aimer. — Il faut se moquer des sentiments de ceux dont on est obligé de punir les torts. — Ce n'en est pas un d'aimer votre fille. — C'en est un que de la dégoûter de l'époux auquel je la destine. — Ne dût-elle jamais penser à moi, ce serait toujours un service à lui rendre que de l'empê- cher de se lier à un libertin. — Ah! voilà les impressions que vous lui donnez. Tels sont donc les sentiments que vous suggérez à ma femme ? — Il est permis d'éclairer ses amis quand on les voit prêts d'être trompés ; rassurez-vous cependant. Sollicité par d'autres que votre femme et votre fille, pour éclairer la conduite du monstre avec lequel vous voulez les unir, je l'ai refusé. Mais la Providence a permis que ses écarts se découvrissent naturellement, et vous devriez rougir d'un projet qui vous déshonore. — Monsieur de Valcour ne m'obligez pas à en venir à des extrémités qui me fâcheraient; agis- ET VALCOUR 71 sons plutôt par des voies de douceur : tenez (posant alors dix rouleaux sur la table), vous n'êtes pas riche, je le sais, voilà cinq cents louis, signez- moi une renonciation au mariage que vous avez dans la tête. Saisissant les rouleaux et les jetant dans l'antichambre : — Homme vil, oublie-tu chez qui tu es? Oublie-tu la bassesse de ton existence, le peu de dignité de ta place, l'avilissement où te plongent tes vices, et tous les droits enfin que la vertu et la nature me donnent sur ton méprisable indi- vidu? — Vous m'insultez, monsieur. — Je le ferais partout ailleurs, je me contente chez moi de vous prier de sortir. — Vous prenez les choses avec une vivacité ! — Et par où donc ai-je pu mériter d'être humilié si cruellement. Qui peut donc vous contraindre à me mésestimer ? Renoncer pour de l'argent au sentiment le plus précieux de ma vie? Homme lâche, oui, je suis pauvre, mais le sang de mes ancêtres coule pur dans mes veines; et je me repens moins des fautes qui m'ont fait perdre mon bien, que je ne rougirais d'en pos- séder dont l'acquisition me couvrirait de honte; périssent mille fois ceux qui n'ont à mettre dans la société, pour dédommagement des vertus 72 ALINE dont ils manquent, que des sacs d'or, dont ils n'oseraient avouer l'origine. Le peu de bien dont je jouis est à moi, et celui de l'homme que vous offrez à votre fille est la dot de la veuve, le patrimoine de l'orphelin et le sang du peuple. Frémissez de donner à vos petits enfants des richesses acquises au prix de l'honneur... des trésors que pourrait à l'instant réclamer l'infor- tune, si l'équité régnait dans ce tribunal avili dont vous vous targuez d'être membre. — Vous ne voulez donc pas, monsieur, renon- cer à ma fille. — Je le ferai quand elle l'exigera, quand elle me dira que je ne suis pas digne d'elle. — Vous causerez son malheur, ma parole est donnée et je ne la reprendrai pas. — Et par quelle affreuse injustice le bonheur d'un ami vous devient-il plus cher que celui d'Aline? — Celui de tous les deux me l'est également, et je ferais celui de tous les deux, si vous ne tourniez pas la tête de ma fille. — Si pour faire le bonheur de cette fille, con- sidération unique à laquelle tout autre doit céder, il faut nécessairement que quelqu'un se sacrifie, n'est-il pas plus juste que ce soit Dolbourg qu'elle n'aime pas, que moi qui l'adore et qui ai l'orgueil de croire ne pas lui être indifférent ? 1 z ET VALCOUR 73 — Si Dolbourg n'est pas préféré, pourquoi voulez-vous qu'il fasse un sacrifice? c'est à celui qui l'aime s en faire un pour elle. — Il serait mal entendu, celui qui se ferait aux dépens du cœur d'Aline. — Mais Dolbourg n'y prétend point, il le lui laissera libre, uniquement flatté de l'alliance, se rendant assez de justice pour être bien persuadé qu'à son âge on ne captive plus le cœur d'une jeune fille : il ne forme aucune prétention sur les sentiments d'Aline, il l'épouse et voilà tout. Chacun ne met pas dans l'hymen cette grotesque chevalerie dont vous faites parade : on épouse une femme pour ses entours, pour son bien, pour s'en servir parfois dans le besoin ; alors il faut que de benne ou mauvaise grâce la femme rende à son mari tout ce qu'elle lui doit d'obéissance; il faut qu'elle soit aveuglément soumise ; et du reste, qu'elle aime ou qu'elle n'aime pas, qu'elle soit contente ou triste d'accorder ce qu'on veut, et que ce qu'on désire, soit légitime on non... pourvu qu'on obtienne... Qu'est-ce que tout le reste fait au bonheur? Vous autres gens à grands sentiments, vous placez la félicité dans des chi- mères métaphysiques qui n'ont d'existence que dans vos cerveaux creux ; analysez tout cela, le résultat n'est rien. Je voudrais bien que vous me disiez à quoi 74 ALINE sert l'amour d'une femme, pourvu qu'on en jouisse; et dans l'instant qu'on en jouit, ce que cet amour apporte de plus à la sensation physique? — A supposer que votre Dolbourg soit assez méprisable pour penser ainsi, si votre fille est née délicate, vous n'en ferez pas moins son malheur. — Et pourquoi, si l'on n'exige d'elle... rien qu'elle ne puisse donner? — Ces dons-là sont affreux quand ce n'est pas Je cœur qui les fait. — Eh bien ! ce sont, je le suppose, deux moments un peu durs par jour, reste vingt-deux heures à faire tout ce qu'on veut. — Une femme vertueuse n'est pas seulement liée à l'instant des devoirs, elle l'est toujours, et quand cet instant est cruel, ses fers lui devien- nent affreux; parce qu'il n'est pas dans son âme honnête de se permettre les flétrissants moyens de les alléger. — Tout cela sont des principes déjeunes gens, fraîchement sortis des bancs de l'école; vous verrez, monsieur de Valcour, comme vous préfé- rerez à mon âge des idées moins intellectuelles, à tous ces sophismes de l'amour : si le mari peut être heureux du seul physique, la femme doit l'être sans le moral. ET VALCOUR 75 — Et vous supposez qu'un mari peut être heureux sans le cœur? — Je soutiens qu'il l'est davantage, l'amour n'est que l'épine de la jouissance, le physique seul en est la rose... Je vous étonnerais bien si je vous disais qu'il est peut-être possible de goûter des plaisirs plus vifs avec une femme qui nous hait, qu'avec celle qui nous aime. Celle-ci donne... il faut arracher à l'autre ; quelle diffé- rence pour la sensation physique ! elle a toujours ainsi l'attrait piquant du viol, elle est le fruit de la victoire, puisqu'il faut toujours combattre et vaincre; elle est donc cent fois plus délicieuse. Songez-vous qu'il y a dans la vie de l'homme vingt ans où il veut encore jouir tous les jours, et où il est pourtant bien sûr de ne plus inspirer que des dégoûts ; et comment serait-il heureux ne pouvant plus donner d'amour, si l'amour seul faisait le bonheur? Il l'est pourtant; il est donc possible d'être heureux sans donner des plaisirs, très possible d'en recevoir sans en rendre. — Les idées d'une femme de dix-huit ans ne sont pas celles d'un homme de cinquante. — Mais est-il bien sûr qu'on ait des idées à dix-huit ans; ah! croyez-moi, l'âge où l'on n'écoute que son cœur, n'est jamais celui des idées; égaré par un guide absurde, on se trompe sur les sensations, on veut que la sensibilité 76 ALINE savoure ce qui n'est bon qu'en l'outrageant; pour moi, je l'avoue, il n'y a pas dix ans que je jouis, il n'y a pas dix ans que je me doute de ce qu'il faut exclure, de ce qu'il faut éteindre pour améliorer une jouissance ; il est inouï comme on sent mieux ce qu'on croit prêt à nous échapper; moins on est sûr de renouveler, mieux on goûte ce qu'on obtient ; il faut avoir beaucoup connu pour décider sur ce qui est bon... Et que connaît-on à dix-huit ans? Estimant encore ses principes, croyant encore à la vertu, admettant des dieux... des chimères... chérissant tous ces préjugés, a-t-on conçu ces divins écarts, fruits du dégoût et de la dépravation ; a-t-on l'idée de ces recherches délicieuses, nées dans le sein de l'impuissance ? Il faut vieillir, vous dis-je, pour être voluptueux... On n'est qu'amant quand on est jeune, et ce n'est pas toujours à Cythère où la volupté veut un culte... Mais concluons monsieur de Valcour, je vous sermonne et ne vous convainc pas... Quelle est votre dernière résolution? — De mourir plutôt mille fois que de renoncer à mon Aline. — Vous vous attirerez bien des maux. — Je les braverai tous, aimé d'elle. — Voilà donc votre dernière réponse? — C'est la seule que vous aurez jamais de moi. ET VALCOUR ^^ Et se levant furieux. — Eh bien ! monsieur, ne vous étonnez donc pas des moyens que je prendrai... des puissances que j'armerai contre vous. — Si vous agissez en malhonnête homme, vous m'aurez donné le droit de vous mépriser, et j'en jouirai dans toute son étendue. — Souvenez-vous surtout, monsieur, que ma maison vous est interdite... que je ferai surveiller ma fille, et que si vous continuez ou à lui écrire ou à lui donner des rendez-vous, j'implorerai la rigueur des lois et saurai, au moyen d'elles, vous faire rentrer dans les bornes du respect que vous devez à un de ses ministres. Et il est sorti tout en colère, ramassant ses rouleaux, et protestant qu'avant qu'il fût peu, mon entêtement me donnerait des remords. Voilà ce qui s'est passé, madame; j'aurais voulu mettre plus de liant dans cette visite ; j'avoue que je me repens par rapport à vous de l'aigreur qui m'est échappée, mais je n'ai pu tenir à me voir traiter comme il l'a fait... me proposer de vendre mon amour pour Aline!.. Juste ciel ! toutes les gouttes de mon sang, ver- sées l'une après l'autre, ne m'y feraient pas renoncer, et le trône de l'univers fût-il là pour prix de mon sacrifice, fût-il en parallèle avec les plus affreux tourments, je ne balancerais pas une 78 ALINE ET VALCOUR minute. J'attends vos ordres, madame... mais non pas sans inquiétude, non sans éprouver comme vous, au fond de mon cœur, le pressentiment de l'infortune... Moi qui voulais vous inspirer du courage... Hélas! je sens que j'ai besoin du vôtre... Cachez cette scène à votre Aline; elle augmenterait ses inquiétudes... Instants fortunés du repos et de la félicité, ne luirez-vous jamais pour nous! iiiiiiiiiinigiiHiiiniiBifiiiifinsoiitiifliiiKEBmiNiiiii LETTRE XLVII. MADAME DE BLAMONT A VALCOUR. Paris, 26 janvier. ^TPn ne m'a point déguisé la visite qu'on vous a faite. J'attendais... On m'en 3 parla avant-hier, et comme le ton n'avait point changé, je ne voulais rien dire qu'on ne me prévînt; mais on ne m'a pas dit un mot des cinq cents louis, encore moins de tout ce qui a pu ressembler à l'humeur; on s'est contenté de me dire qu'on avait voulu vous voir pour vous engager à renoncer à des prétentions qui ne vous allaient nullement, et qu'il avait été impossible de vous vaincre. On m'a priée d'y travailler; et sans dureté, sans humeur, on m'a dit qu'il était de mon devoir de m'opposer à de certains rendez-vous dont on était sûr... Je les savais ces entrevues, mon ami ; et j'espère que vous étiez bien persuadé que je ne les ignorais 80 ALINE pas; vous n'auriez pas voulu qu'Aline vous les proposât à mon insu; assurément elles sont bien simples, et je serais loin de vous les interdire si vos propres intérêts ne m'y contraignaient; il faut faire encore plus, Valcour, il faut éviter de beaucoup sortir d'ici, jusqu'à ce que l'orage soit dissipé; je n'ai point de preuves certaines du courroux de l'homme que nous craignons, mais avec un tel caractère, avec autant de fourberies, le calme même ne doit pas nous en imposer ; aucun de ses systèmes ne m'étonne, il ne m'a que trop appris jusqu'où l'abandon des principes peut conduire un cœur comme le sien. Cela me fait voir le cas qu'il faut faire de ses caresses ; mais s'il ne les fait que par fausseté... qu'il soit bien convaincu que je ne les reçois que par poli- tique, et que je le traiterais comme il mérite de l'être, sans la contrainte où m'engagent les inté- rêts de mes enfants. Je conçois toute la peine que vous avez eue à vous modérer, et pourtant vous y avez encore mis trop de chaleur; il me le déguise, et cela m'inquiète. Il est parti hier pour Blamont, en m'assurant que Sophie n'y était plus, quoiqu'il soit très certain qu'elle y est encore; il y a quel- ques jours que je reçus une lettre d'elle, partie de sa retraite, et qui me fut remise avec le plus grand mystère; je ne vous l'envoyai point, parce ET VALCOUR 8l qu'elle ne contenait que les particularités de son enlèvement, que vous saviez déjà; j'ai trouvé le moyen d'avoir une correspondance sûre à Bla- mont : on me fera passer les lettres de cette mal- heureuse fille, et l'on m'instruira exactement de tout ce qui la concernera. Dans ce moment-ci elle y est, et le président y va... il y va et m'assure qu'elle n'y est pas... et ses attentions pour moi ne diminuent point... Oh! mon ami, ces détours sont-ils constatés? Ces faussetés sont- elles manifestes?.. Et nous ne frémirions pas! Oh ciel ! tout est fait pour nous inspirer les plus vives craintes... Je veux savoir avant de fermer ma lettre si Dolbourg est du voyage... On arrive... Non, il n'en est point, le prési- dent part seul et Dolbourg ne doit pas même bouger de Paris... A quel propos cette visite... Malheureuse Sophie, les titres que l'on te croit te garantiront-ils des fureurs de ce débauché ? Ne se repent-il pas de t'avoir respectée comme maîtresse de Dolbourg, et ces liens ont-ils brisé l'idée du crime, heureusement imaginaire. Ne va-t-elle pas enflammer sa perfide imagination?.. Il faut que je vous parle de mon Aline, ma tête a besoin de se reposer sur la vertu, en venant d'être obligée de concevoir le crime... Elle vous embrasse; elle est un peu tourmen- tée... Elle ne sait pourtant rien de votre scène... IV 6 82 ALINE ET VALCOUR mais elle aperçoit, comme sa mère, du louche dans tout ceci... Consolée de vous voir un instant toutes les semaines, il lui déplaît d'être obligée d'y renoncer; elle vous exhorte néan- moins au même courage qu'elle, et nous vous embrassons toutes les deux. LETTRE XLVIII. LEONORE A MADAME DE BLAMONT. Rennes, ce 22 janvier. fE croirais manquer à tout ce que je vous dois, mon aimable maman, si je ne vous faisais part de l'heureux commence- ment de toutes nos démarches. Mon retour en Bretagne a surpris un grand nombre de gens, et en afflige quelques-uns. Une foule de petits cou- sins obscurs, qui emportaient en détail la succes- sion de la comtesse de Kerneuil, trouve très mauvais que je vienne la déposséder ; et ces mal- heureux campagnards s'en désespèrent d'autant plusamèrementqu'ils ne voient aucun jouràpou- voir soutenir encore leurs ridicules prétentions. Rien ne m'amuse autant que le bouleversement de ces petites fortunes dissipées par ma pré- S4 ALIXE sence, comme l'aquilon renverse ces plantes parasites qu'un jour voit naître et qu'un instant détruit. Vous allez me dire que je suis méchante, que j'ai un mauvais cœur, mais, ces reproches à part, vous m'avouerez pourtant qu'il y a des occasions où le mal qui arrive aux autres est quelquefois bien doux *. Ne peut-on pas mettre de ce nombre celui qui nous enrichit? Le comte de Beaulé nous a envoyé une réponse d'Espagne, qui nous assure une prompte et sûre restitution d'une partie des lingots ; et cela joint au reste, va nous rendre, comme vous le voyez, une des plus riches maisons de Bre- tagne; mais ce ne sera point en province où nous consommerons cette brillante fortune, nous habiterons la capitale. Le centre des plaisirs est le lieu qui convient aux richesses; et dès qu'on peut satisfaire tous ses désirs, le séjour qu'il faut préférer est celui où l'on les renouvelle plus souvent. Ce projet d'ailleurs, nous rapproche de vous, en faut-il plus pour nous y décider? N'avez- vous pas entrepris ma conversion ? Il faut bien que je vous en laisse la gloire... Quelle cure ! et * On dit nue Paul Veronèse, obligé dans une vaste composition de l'aire reconnaître les deux sœurs, sous les costumes les plus dis- tincts, mit an tel art dans de certains traits de l'une et 1 autre de ces personnes, qu'on les nomma au premier coup d'«eil. Est-il pos- sible de ne pas reconnaître de même ici Léonore pour la tille de monsieur de Blamont ? [Xote de l'éditeur. ET VALCOUR 85 que je crains de vous y voir échouer. J'appellerai mon cœur au secours de mon esprit... mais tous deux sont, dites-vous, si mauvais... je ne passe pourtant point condamnation sur le premier, et ma sensibilité est toujours bien active quand il est question de vous chérir *. Destinée aux rencontres singulières, j'ai trouvé pour directeurs du spectable de Rennes, mon- sieur et madame de Bersac; ils m'ont vue dans une partie de ma gloire, et mon petit orgueil en était flatté; cette aventure m'a fait naître une idée sur cette petite Sophie que vous me fîtes voir à Orléans... Elle est jolie, mes anciens amis s'offrent à la prendre et à la former si vous le trouvez bon ; il me semble que cela lui vau- drait mieux qu'un couvent, et quand on possède une figure comme la sienne, n'est-il pas infini- ment plus sage d'être utile aux hommes qu'inu- tile à Dieu ? Si ce projet scandalise pourtant la farouche vertu de ma jolie maman, je lui offre une place chez moi dès que nous serons établis ; quand on est jeune, il faut travailler : faire une pension à cela pour prier Dieu et médire au fond d'un couvent, c'est en vérité de l'argent mal employé. Je ne prétends pas refroidir votre com- passion, mais si cette petite fille ne veut rien * Aline, Aline, auriez-vous Ociit comme cela & votre mère 1 [Note de l'éditeur. 86 ALINE ET VALCOUR faire, en vérité je l'abandonnerais sans scrupule. Je vous l'ai dit, je ne connais rien de pire que de favoriser la fainéantise; c'est blesser les lois de la société, c'est les enfreindre toutes. Vous vous déciderez et me donnerez vos ordres ; quels qu'ils puissent être, ils m'honore- ront, et je me ferai toujours une loi de les suivre. Sainville et moi, nous embrassons tous deux la tendre Aline, et nous vous offrons tous deux nos respects. &£$is'ÙL--is*£££ ÙjJj-J tïZS-Â ÙôSH &M-i iÀ-^i h?M-i i^!àé LETTRE XLIX. SOPHIE A MADAME DE BLAMOXT. Château de Blamont, ce 29 janvier. <^£2*7pH! madame, pourquoi faut-il que je ne /Kn>]|\ sois destinée qu'à vous raconter des ^^T^n, infamies; pourquoi faut-il que le ciel ne m'ait donné l'existence que pour être toujours victime du malheur... Et puis, comment oser parler quand celui qui me fait souffrir vous appartient d'aussi près? Vous avez bien voulu lire ma première lettre, une réponse de vous, que je conserve au fond de mon cœur, m'apprend que vous avez daigné pleurer sur mes maux ; j'ose vous les confier encore, j'ose encore implo- rer votre protection, je suis menacée de plus grandes infortunes que celles que je viens de soutenir; oh .'^madame, daignez m'y soustraire. 88 ALINE Je ne vous demande plus les mêmes bontés, je sais qu'elles vous sont impossibles ! mais tâchez seulement, je vous en conjure, de me faire arracher de ces lieux; j'irai vivre ignorée dans quelque coin de la terre, où l'on n'entendra jamais parler de moi ; mes malheureuses mains fourniront à ma subsistance; je n'implore d'autre secours que la liberté de pouvoir travailler; on aura pitié de ma misère, on protégera ma jeunesse : tous les cours ne sont pas endurcis ; je ne demande que le fruit de mon travail, je le mériterai par ma conduite et mon activité; mais passons aux détails, madame, puisque vous me permettez de vous les faire *. Monsieur le président arriva ici en poste le 25 au soir; il était environ huit heures quand il entra dans la maison; on lui avait préparé du feu et à souper dans ses appartements d'en haut; il y monta tout de suite, et dès qu'il eut fait, il m'envoya dire de venir lui parler... La feuille agitée par l'orage était moins tremblante que moi. Son laquais, en sortant, ferma soigneuse- ment toutes les portes, il ne restait plus de com- munication de libre que celle de ma chambre à Noua prévenons nos lecteurs que la décence nous a contraints n élaguer beaucoup ces détails ; peut-être reste-il encore des choses fortes, il est impossible d'iirïaiMir par trop la teinte des caractères. [Note de Péditeur.} ET VALCOUR la sienne; à peine osais-je avancer... Il était sur une bergère, au fond de l'appartement, en face de la porte par laquelle j'entrais. — Approchez, medit-il,jeconçois vos craintes. Vous devez frémir de me voir après la sottise que vous avez faite... Vous êtes bien convaincue, j'espère, que je ne viens ici que pour vous la faire pleurer; mais avant tout écoutez-moi, et que la vérité guide vos réponses. Quels motifs ont pu vous déterminer à aller chercher la maison de ma femme pour asile? — Le hasard, monsieur, soyez-en bien sûr, est la seule cause de cet événement; je fuyais vers Berseuil ; chassée par votre ami, j'allais implorer le secours de la femme qui m'avait élevée; madame de Blamont m'a trouvée dans le bois, et m'a conduite dans son château, sans que je susse que j'étais chez quelqu'un qui vous tînt par de tels nœuds. — Mais vous lui avez raconté tout ce qui se passait chez mon ami et chez moi? — Ignorant à qui je parlais. — Vous ne le deviez dans aucun cas. — Après la manière cruelle dont on m'avait chassée, je m'étais cru permis de me plaindre. — Vous méritiez le traitement que vous avez reçu. — Non, monsieur. 90 ALINE — Vous êtes une impudente et vous avez trahi mon ami. — Par quel serment faut-il vous protester le contraire? — Vous ne m'en imposerez pas, vous êtes une catin... vous êtes pis, vous nous avez volés en partant. — Moi, monsieur!.. Juste ciel! Et me jetant à ses pieds : — Oh ! monsieur, je suis une malheureuse ; mais l'indigence n'exclue ni la franchise ni l'honnêteté... Croyez au serment que je vous fais de mon innocence sur tous les points dont vous m'accusez. — Ce n'est pas dans ce moment-ci... non, ce n'est pas à l'instant où je viens vous punir sévè- rement de vos fautes, que vous me ferez croire qu'elles n'existent pas. Et alors il s'est levé et s'est promené quelque temps dans la chambre. Je me suis levée aussi, et je me tenais en silence, n'osant lever les yeux sur mon juge et frémissant de ses arrêts... Alors, il s'est appro- ché de moi, et m'obligeant à lever la tête, qu'il souleva et contenait d'une de ses mains : — Ils vous ont tourné la cervelle; ils vous ont dit que vous étiez jolie, il est impossible de l'être moins; ils vous ont dit que vous ressem- ET VALC0UR 9 I bliez à Aline, il serait bien fâcheux pour elle qu'elle fût aussi laide que vous... Quelques traits si l'on veut... Ce qui fait qu'en badinant je vous appelais ma fille; mais j'espère que vous êtes bien persuadée que vous ne m'appartenez point. — Oh! oui, monsieur, je connais maintenant ma naissance. — Vous la connaissez? — Oui, monsieur. — Quelle est-elle ?.. Et ici madame, je n'ai pas cru faire une imprudence en avouant que je savais que je n'étais que la fille de Claudine Dupuis, du Pré- Saint-Gervais. — Et qui a éclairci ce point, a-t-il demandé alors avec le plus grand étonnement ? — Hélas! monsieur, je l'ignore, mais on l'a dit dans le château. — On vous en a imposé, personne ne sait mieux que moi qui vous êtes: vous fûtes nourrie quelque temps par cette femme, mais vous ne lui appartenez pas. Puis prenant ma gorge de l'une de ses mains, et fixant ma tête de l'autre pour m'examiner de près : — 11 vous suffit de savoir que vous n'êtes pas ma fille, et que, quand vous la seriez, je n'en aurais que plus de droit à vous punir rigoureu- 9 2 ALINE sèment, et à vous réduire dans la soumission où je veux que vous soyez vis-à-vis de moi... Déshabillez-vous... Il y travaillait déjà lui-même... Mais quand il a vu que je me reculais en baissant la tête et en ayant l'air de l'implorer, il s'est jeté comme un furieux sur moi, et m'ayant brutalement arraché tout ce qui me couvrait, il m'a fait éprouver le même traitement que j'avais essuyé de son ami lorsque je fus chassée de leur maison *. Ni lar- mes, ni prières n'ont été capables de l'attendrir ; on eût dit qu'il s'enflammaitau contraire en raison de mes efforts à le désarmer; et faisant succéder à ces cruels préliminaires des actions plus indé- centesencore, il m'a soumise, lamoitié de la nuit, à tout ce qu'a pu lui suggérer l'égarement de sa tête et la perversité de son cœur. Le lendemain, il m'a fait revenir à l'heure de son lever. — Tout ce que j'ai fait hier, m'a-t-il dit, n'est que le très léger échantillon de ce que mon ami vous prépare; c'est lui que vous avez trahi, c'est donc à lui à se venger; je vous l'amènerai inces- samment; apprêtez-vous à le recevoir, et tâchez surtout de l'attendrir, comme vous l'essayâtes hier avec moi, par le moyen de ces deux grands yeux bleus, inondés d'un ruisseau de larmes, ' Voyez tome T, lettre XVI, Histoire de Sophie. ET VALCOUR 93 dont l'effet, comme vous voyez, n'a pourtant pas été très sûr... Nous avons le malheur, nous gens de loi, d'être un peu blasés sur tous ces beaux secrets de femmes... Ne dirait- on pas que je vous ai pulvérisée... Vo}'ons... Ses regards se sont rassasiés des vestiges de son intempérance; il les a contemplés longtemps avec une curiosité féroce... il les a renouvelés Ensuite il a appelé l'homme qui me garde ici; il lui a recommandé de me veiller avec plus de soin que jamais, et de m'ôter, surtout, les moyens de m'entretenir ou verbalement ou par lettres, avec qui que ce pût être. Il a ajouté qu'il reviendrait bientôt avec son ami, et il est remonté dans sa chaise. Si j'ai fait quelque imprudence, daignez me le dire, madame, afin que je la répare de tout mon pouvoir; mais ne m'abandonnez pas, je vous en conjure : je n'ai que le Ciel et vous pour appui; qu'il me soit permis de les implorer tous deux... qu'il me soit permis d'attendre de tous deux un peu de repos après tant de malheurs! J'ose me jeter aux pieds de mademoiselle Aline, et lui présenter mon respect... Heureux instants où je pus l'appeler ma sœur, douce illusion, comme vous vous êtes évanouie... il y a donc des êtres 94 dans le monde qui ne sont nés que pour l'infor- tune et la douleur!.. Que deviendraient-ils si l'espoir consolant d'un Dieu juste ne venait adoucir leur tourment ! Mais hélas ! ma jeunesse m'effraye, ce qui ferait le charme d'une autre, fait le malheur de la triste Sophie. Combien d'années je puis encore souffrir sur la terre; heureux ceux qui sont près du cercueil... qui, après avoir langui sous les fers de la vie, voyent enfin le ciseau de la Par- que prêt à terminer tous leurs maux ! Avec quelle tranquillité n'aperçoivent-ils pas l'instant qui va les réunira l'être qui les a créés! Contents d'aller le glorifier en paix... heureux de renaître au sein de sa puissance, comme ils doivent se dépouiller avec joie des lambeaux de leur huma- nité! et pourquoi fallait-il que je visse le jour! A quoi servé-je au monde? Inconnue, méprisée, à charge à l'univers... était-ce bien la peine de naître ? Sont-ce des épreuves, ô mon Dieu ! je vous les offre, et ne vous demande pour prix de ma soumission, que de détruire bientôt la mal- heureuse existence d'une créature qui n'aspire qu'à revoler vers vous pour vous servir et vous adorer. Pardon, madame, devais-je vous fatiguer de mes plaintes, hélas! ce sont peut-être les der- nières qu'il me sera permis de vous adresser... ET VALCOUR 95 Qui sait ce qu'on me prépare! qui sait ce que je vais devenir! Dieu puissant! faites que ce ne soit pas sur une croix de douleur que la malheu- reuse Sophie parvienne aux pieds de votre trône *. * Les deux lettres qu'on vient de lire étaient incluses dans la suivante. LETTRE L. MADAME DE BLAMONT A VALCOUR. Paris, ce ier février. Zfè%r\SE vous envoyé deux lettres bien diffé- oS^JjklÇ rentes que je viens de recevoir à la fois^ i^£^Qj/ et toutes deux m'affligent dans des sens bien contraires; l'une est baignée de mes larmes, elle fera sûrement couler les vôtres; la seconde... hélas! je n'en parle point, lisez-la. Eh bien ! devons-nous douter maintenant de la réalité des maux qui s'accumulent sur nos têtes?.. Comme il est fourbe cet homme, et comme il est cruel !.. remarquez qu'il la croit sa fille, qu'il n'a pour le désabuser qu'un propos d'elle, dont rien ne peut lui garantir la vérité ni détruire les premières opinions dans lesquelles il doit être naturellement... il la croit sa fille, et voilà comme il la traite... et la foudre n'éclate pas sur un tel homme!., j'aurais voulu que vous ALINE ET VALCOUR 97 eussiez vu le calme avec lequel il est revenu de cette belle expédition, comme l'habitude de feindre empêchait son front de vaciller... pas un ton faux dans les inflexions de la voix, pas une réponse louche... Jamais le crime n'eut autant d'assurance; mêmes caresses, mêmes empresse- ments près de moi; il a voulu comme depuis quelque temps y passer deux ou trois heures de la nuit... et moi qui ne savais rien... moi qui ignorais que ces mains criminelles... Hélas! je les ai laissées s'approcher de moi... et mainte- nant j'en frémis d'horreur... Pourrais-je soutenir jusqu'au bout le personnage que je me suis imposé... pourrais-je m'empêcher de frissonner, quand ses yeux seulement se tourneront sur les miens? Mais que faire... je n'ai pas même la force de m'imaginer. .. comment aurais-je celle d'agir. Cependant il me paraît essentiel que vous alliez trouver le curé du Pré-Saint-Gervais, que vous sachiez d'abord de lui, si le président, sur le propos de Sophie, n'aura fait aucunes démar- ches, et que vous préveniez cet ecclésiastique de ce que nous le prions de dire, dans le cas où l'on viendrait s'informer. Moi, je ne prescrirai rien à Sophie, qu'elle continue de répondre comme elle a fait, sans entrer dans aucuns détails, elle doit les ignorer tous ; sa réponse au fond est indiffé- IV 7 9 8 ALINE rente, elle ne doit n'en savoir, qu'elle dise ce qu'elle voudra. Que décider à présent sur cette malheureuse?.. Il est bien dur de l'abandonner... bien périlleux de la servir... n'ayant aucun besoin d'avouer jamais Léonore, si je continuais à réclamer Sophie... mais le puis-je après son propos?.. Oh! mon ami, conseillez-moi, j'en ai besoin; les sentiments du cœur nuisent aux raisonne- ments de l'esprit, je le sens et ne sais que résou- dre; j'imagine cent moyens pour sauver cette infortunée, et au travers de tout ce qui me passe par la tête pour exécuter ce dessein, peut-être s'y présente-t-il des choses dangereuses... Faire parler à Dolbourg, c'est lui témoigner une confiance dont il abusera certainement; le comte est chargé d'une négociation si importante pour Léonore que je n'ose lui proposer ces nouveaux soins... que puis-je d'ailleurs pour Sophie main- tenant qui ne soit contre mon mari? J'attaque l'un en défendant l'autre... Je tiens à l'un, l'autre ne m'est rien... Il est donc des cas où la trame du crime est tellement ourdie, qu'il devient impossible de la rompre. Mais que dites-vous du calme de Léonore à dé- pouiller ces malheureux collatéraux? En vérité, je me repens plus que jamais du parti que nous avons pris; je sentais toujours quelque chose de ET VALCOUR ÇQ louche au fond de ma conscience; je vous l'ai dit, en adoptant le projet de lui faire réclamer cette succession... Le comte l'a voulu, il n'est plus temps d'en revenir... et pourquoi réduire ces infortunés à l'aumône?.. Ne pourrait-elle pas se contenter du bien de son mari? ou au moins faire grâce aux plus pauvres. Et l'indifférence avec laquelle elle me parle de Sophie... En faire une comédienne... ou une femme de chambre... Voilà comme la pitié parle au fond de ce cœur... si ressemblant à celui de l'homme qui fait tous nos maux... Adieu, je n'ai pas assez de tête ce soir pour continuer de vous écrire ; conseillez- moi... éclairez-moi, et pressez surtout les démarches que je vous demande. LETTRE LI. VALCOUR A MADAME DE BLAMONT. Paris, ce 4 février *. §lfèP)ous aviez raison, madame, de soupçon- b$v ner le président de l'envie de s'éclairer, ^y; comme s'il lui eût tardé de savoir si son crime était réel ou non, comme s'il eût craint de ne pas charger aussitôt sa conscience de cette nouvelle horreur. La première chose qu'il a faite au retour de Blamont, a été de voler au Pré-Saint-Gervais ; il a demandé Claudine Dupuis, elle était morte; il a été obligé d'avoir recours au curé; cet honnête homme se ressou- venant de nos opérations, nous a servis comme si nous eussions été là pour l'encourager. — Que désirez-vous de moi, lui a-t-il dit, monsieur? * Il faut se rappeler ici la lettre XXIV du premier volume. ALINE ET VALCOUR — Savoir, a répondu le président, ce que devint Claire de Blamont mise en nourrice ici en tel temps et chez telle femme. — Elle est morte, et je vous en délivrai pour lors les extraits nécessaires. — Non, monsieur, elle ne mourut pas, j'avais des raisons pour soustraire cette enfant à ma femme, je m'accordai avec la nourrice pour feindre sa mort, et je l'enlevai de nuit. — Que vouiez^vous, si cela est, et qui peut être mieux instruit que vous du sort de cette enfant ? — Mais la nourrice peut m'avoir trompé ; je lui ai dit que je destinais à cette petite fille le sort le plus heureux, désirant peut-être en faire jouir la sienne, elle a pu me la donner à sa place, et garder celle que je venais enlever, ce qui ferait que je n'aurais alors que sa fille entre mes mains, au lieu de la mienne. — Ces choses-là ne se font point. — Qu'est devenue la fille de Claudine? Et le curé saisissant ici avec adresse l'occa- sion de la mort réelle d'Elisabeth de Kerneuil, a donné à la fille de Claudine... — Sophie — le sort de cette Elisabeth, et lui a dit qu'elle était morte. N'ayant au moyen de celanullementparlé du troisième enfant contre lequel a été changé Claire de Blamont, il a laissé le président dans 102 ALINE l'erreur, et absolument convaincu que la fille de Claudine est morte, et que l'individu qu'il a dans Sophie est bien décidément sa fille. Il est certain que si les mêmes choses pou- vaient sans inconvénient se soutenir en justice, à l'esclandre près que vous voulez éviter, vous n'auriez pas d'autres moyens de sauver Sophie que de la réclamer encore pour votre fille; Léo- nore n'ayant aucun intérêt à vous désavouer, ne le ferait sûrement point, et peut-être réussiriez- vous; mais il faut un procès et vous n'en voulez pas, et je suis bien loin de vous conseiller d'en avoir; tout vous engage donc à écouter un peu moins dans ce moment-ci votre cœur que vos intérêts. Je vous conseillais presque le contraire cet automne, mais il y a eu depuis quelques changements dans les circonstances; il ne faut pas voir les choses trop en noir; n'est-il pas plus simple d'imaginer que les deux amis après quel- ques nouvelles débauches éloigneront cette fille de vous et la placeront dans quelque couvent de province; n'est-il pas, dis-je, plus simple de croire cela, que de soupçonner une atrocité sans fruit comme sans vraisemblance ? Il est des crimes gratuits trop affreux pour être supposés, et que ne peut admettre l'excès même de la per- versité humaine : celui que vous pourriez craindre serait dans ce cas-là, ne l'imaginez donc point.. ET VALCOUR 103 Pour être plus sûr de son fait, le président a proposé au curé l'exhumation du prétendu corps de Claire, lui assurant qu'on ne devait trouver dans le cercueil aucune trace de cadavre d'en- fant... Le curé, qui savait à quoi s'en tenir, lui a dit que cette recherche était inutile, que dès qu'il avait ordonné la fraude, il devait être sûr qu'elle avait été exécutée, qu'il était déjà assez mal à lui d'avoir ainsi abusé des cérémonies de l'église, sans joindre à cette indécence celle de l'exhu- mation proposée. — D'ailleurs, a-t-il ajouté, je ne le puis sans la permission de l'archevêque; conviendrez- vous de cette fraude à ses yeux? Croyez-moi, laissons tout cela dans l'oubli , monsieur , l'enfant que vous avez retirée est entre vos mains, ne doutez point que ce ne soit votre fille... — Mais encore une fois, a repris le président, envieux de se procurer toutes les preuves qui pouvaient le mieux constater son crime, qu'est devenue la fille de Claudine Dupuis ? Et le curé lui ayant répété qu'elle était morte, a achevé de l'en convaincre en lui remettant T'extrait mortuaire d'Elisabeth de Kerneuil, enterrée sous le nom faux de la fille de Claudine, par une supercherie de cette nourrice, que vous 1 04 ALINE sûtes lors de mes recherches. Je le répète, voilà donc le président plus sûr que jamais que Sophie est sa fille, et que tout ce qui a pu être dit ulté- rieurement n'est que du verbiage de valets, qui ne doit pas avoir un plus grand degré de réalité que ce qu'on lui prouve. Un honnête homme se rappelant ici les indignités dont un moment de fureur lui aurait fait accabler cette malheureuse, se voyant convaincu qu'elle est sa fille , en serait mort de regret et de douleur; le prési- dent parfaitement tranquille dans le mal... le président qui ne désirait des informations que pour jouir de la certitude d'avoir commis ce crime... le président, dis-je, est parti comblé, lais- sant éclater sur ses traits cette joie maligne qu'imprime chez les scélérats la conviction de leur atrocité. J'ai rendu mille grâces au curé de nous avoir aussi bien servis, et nous sommes convenus, tous deux, qu'il l'avait fait sans com- promettre son devoir, puisqu'il n'en a imposé sur rien, qu'il n'a fait que cacher un secret confié, et profiter des fraudes qu'on lui avait faites à lui-même. Voilà les faits, madame, je n'ose prendre sur moi de vous renouveler le conseil d'abandonner Sophie à la providence; mon cœur souffrirait trop à vous y engager. Mais quel que soit l'inté- rêt qu'elle vous inspire, daignez réfléchir que ET VALCOUR 105 vous avez deux filles et un époux à ménager; à l'éclaircissement juridique, il faut que le curé parle, dès ce moment vous ne sauvez pas Sophie, et Léonore vous est rendue, quelque adroite que soit cette jeune personne, vous l'exposez pour- tant aux noirceurs d'un père atroce, capable de sacrifier jusqu'à Sainville, dès qu'il ne verra plus dans lui qu'un obstacle aux infamies qu'il conce- vra trop infailliblement sur cette nouvelle fille immolée déjà dès le berceau, dans sa perfide imagination. Si vous plaidez et que vous per- diez, ce qui sera certain, vous sacrifiez Aline à Dolbourg... plus aucun moyen dès lors de pou- voir la tirer de ses mains, puisque Sophie n'est plus sa belle-sœur, et que vous gagniez ou que vous perdiez, voilà du train; Paris entier s'occu- pant de vous et tout cela pour une fille qui ne vous est rien, et envers laquelle vous avez déjà fait tout ce que pouvait vous dicter le sentiment le plus étendu de la pitié... Il est de malheureux cas, madame, et vous allez voir que ma comparaison met tout au pis, puisqu'elle suppose des atrocités impossibles... mais dussent-elles être... il est de malheureux cas où le berger prudent sacrifie une brebis éga- rée, plutôt que de risquer le sort entier du trou- peau, en voulant protéger cette fugitive. Le président employé la feinte avec vous; usez 106 ALINE des mêmes armes. Vous devez tout faire pour le ménager; sa présence et ses soins vous répu- gnent... Je le conçois, mais vous y refuser serait dangereux; suivez votre premier plan, plus vous l'aurez près de vous, mieux vous démêlerez ses démarches, et mieux vous serez à même d'y parer. Si vous l'éloignez il n'en sera que plus faux, ses manœuvres seront les mêmes et vous les découvrirez moins. Pendant cela travaillez fermement à ce que le sort d'Aline se décide dans une assemblée de parents. Là, vous direz toutes les raisons qui doivent mettre obstacle à l'établissement que votre époux désire, et là, si votre cœur conserve toujours les mêmes bontés pour moi, vous oserez me nommer, et faire valoir les sentiments d'Aline : ma retenue et ma délicatesse s'opposent à ce que j 'appuyé davan- tage sur ce dernier article; oh! combien ma cause y sera bien servie, quand c'est vous qui daignerez la défendre. Au reste, je me soumets à vos conseils, je vais m'isoler absolument, puisque vous le jugez nécessaire, ce sacrifice coûtera bien peu à celui qui ne respire que pour le tendre objet qu'il ne doit plus ni voir ni rencontrer nulle part; je me priverai du bonheur d'aller prier, près d'elle, le Dieu qui peut mettre fin à nos maux. Il m'était cependant si doux de m'édifier à ses côtés, lors- ET VALCOUR 107 que dans la ferveur de ses invocations, je voyais quelquefois ses belles joues se colorer du feu d'une sainte ardeur, que je les voyais s'inonder des larmes de la piété et de la componction, je me disais avec tant de joie : « Comment le Dieu qui l'anime à présent n'accomplirait-il pas ses désirs; il est en elle, il y descend, elle l'implore, il l'exaucera. » Et m'imaginant alors, en me pros- ternant vers elle, adorer le Dieu même en son plus divin sanctuaire, je lui adressais comme à ce Dieu tous les sentiments d'une âme enflam- mée... Eh bien ! je me priverai de ces délices, mais l'hommage sera toujours égal... Toujours présente à mon imagination, je l'adorerai dans le silence du repos et de la solitude ; elle et ce Dieu, confondus dans mon âme, ne feront plus qu'un seul et même objet où tous les sentiments du plus violent amour iront s'offrir à chaque instant. f+Tfff^^(i) LETTRE LU. LE PRESIDENT DE BLAMONT A DOLBOURG. Paris, ce 6 février. 9Pu es-tu donc Dolbourg? En vérité, je crois que tu deviens sage : si cela est, je ne dis mot, rien ne me touchecomme une conversion, et j'y crois si peu que j'en désire toujours, sans avoir encore été assez heureux pour en rencontrer. Il est pourtant certain qu'il: en faut venir là... On recule tant qu'on peut, ces: maudites passions nous troublent... nous aveu-jl glent; dans la jeunesse elles sont violentes; àj notre âge elles sont dépravées ; plus nous vieil-' lissons, plus elles nous maîtrisent; les goûts: sont formés, les habitudes sont faites, à force ALINE ET VALCOUR 109 d'cutrage on a réussi à mettre son âme en repos, on est parvenu à comprendre que ces réminis- cences fâcheuses qui la bourrellent quelquefois, s'éteignent à mesure que l'on les nourrit et que la façon la plus sûre de les anéantir est de leur donner de l'aliment. Au lieu de s'arrêter alors, 1 on redouble, l'excès de la veille allumant les désirs, ne sert qu'à faire inventer de nouveaux projets pour le lendemain ; et l'on arrive ainsi sur le bord de la tombe sans s'être occupé de la chute un seul jour. Une fois là, que devient-on ? Tous les préjugés renaissent, et l'on expire en désespéré. Voilà pourtant quelle sera ta fin : je te vois d'ici entouré de prêtres, te prouvant que le diable est là qui t'attend, et toi frémir, pâlir, faire des signes de croix, abjurer tes goûts, tes amis, puis partir comme un imbécile. Et pourquoi seras-tu comme cela... C'est que tu ne t'es point fait de principes; je te l'ai dit, c'est que n'écoutant que tes passions sans raisonner leur cause, tu n'as jamais eu assez de philosophie pour les sou- mettre à des systèmes qui pussent les indentifier dans toi ; tu as sauté par-dessus tous les préjugés sans essayer d'en détruire aucun ; tu les as tous laissés derrière toi, et tous reparaîtront pour te désoler, quand il n'y aura plus moyen de les combattre. IIO ALINE Infiniment plus sage, j'ai étayé mes écarts par des raisonnements, je ne m'en suis pas tenu à douter, j'ai vaincu, j'ai déraciné, j'ai détruit dans mon cœur tout ce qui pouvait gêner mes plai- sirs... Faudra-t-il les quitter? Je serais fâché de les perdre sans me repentir de les avoir aimés en m'endormant en paix dans le sein de la nature» J'ai accompli sa volonté, me dirai-je, j'ai suivi ses inspirations; ce que j'ai fait lui plaisait, sans doute, puisqu'elle en éveillait en moi le désir... et quelle frayeur m'inspirerait donc la fin de mon existence? Dois-je craindre d'être puni pour avoir cédé mollement sous le joug si flatteur des lois qui m'entraînaient!., mourons tranquille, tout finit avec moi... tout s'éteint quand mes yeux se ferment, et les moments qui doivent suivre l'apparition que j'ai faite ici-bas, seront semblables à ceux où mon existence était nulle; je ne dois pas plus frémir pour ce qui suit, que je ne devais trembler pour ce qui précédait: rien n'est à moi, rien n'est de moi, toujours guidé par une force aveugle, que m'importe ce qu'elle m'a fait suivre. Ne doute pas, mon ami, que ma fin ne soit tranquille avec de tels sentiments; je te le répète, il ne s'agit pas d'éloigner, il faut vaincre, il faut subjuguer, anéantir ; un seul préjugé en arrière suffit à notre désolation, et c'est à tous, mon ET VALCOUR ami, à ceux mêmes qui paraissent le plus respec- tables aux yeux des hommes, qu'il faut déclarer guerre ouverte. Quoi qu'il en soit, à mon retour de Blamont je n'ai rien eu de plus pressé que de vérifier le propos de cette petite créature; flatté de lui appartenir de tant de manières, j 'aurais été déses- péré, je l'avoue, de ne pas voir un de ces deux liens prêter des charmes à l'autre. Je ne te crai- gnais plus, tes prétentions étaient évanouies; je n'étais donc arrêté que par un titre... Eh bien! connais-moi, Dolbourg, je ne frémissais pour mes plaisirs que de la crainte de les voir nuls. Mais tout est reconnu, j'ai bien certainement l'honneur d'avoir mis Sophie au monde, et ce qui doit te rendre le souvenir des plaisirs que tu as goûtés avec elle bien autrement délicieux, elle est bien sûrement légitime, bien sûrement la sœur de celle que l'on te destine *, heureux époux de toute ma famille; je t'aurais fait goûter le plaisir des Dieux **, il ne te reste plus que ma * Il faut se rappeler ici que le président faisait croire d'abord à ] ■ rg que cette Sophie était la fille de sa maitresse ; il faut se souvenir aussi que cette maitresse était sœur d'une autre dulcinée, nt-ue vivait Dolbonrg; qu'ayaûl en dans le même temps cha- cun Aine fille de ces maitresses, ils s'étaient promis de se pro-ti tuer mutuellement ces deux enfants, quand elles auraient atteint l'âge nubile. "Allusion aux incestes multipliés des divinités du paganisme. 112 ALINE femme. Tu ne saurais croire l'envie que j'aurais de te voir flétrir les palmes de la vertu conjugale dont cette fière épouse est si orgueilleuse... Veux-tu que je hasarde la proposition?.. Tu joueras vingt-quatre heures l'amant passionné, et si on ne se rend pas... ce qui est vraisem- blable, j'arriverai à ton secours... Ah! laisse-moi rire de l'idée, je t'en prie, il me semble que c'est une des plus folles que j'aie conçue depuis longtemps; oui, je voudrais te voir l'amant de ma femme ; en attendant pré- pare-toi au voyage projeté; mille raisons, toutes meilleures les unes que les autres, font qu'il devient indispensable de prendre au plus tôt un parti sur Sophie; nous nous consulterons en route sur la manière d'y procéder, car pour le plan admis, je n'imagine pas qu'il faille s'en départir. Cette madame de Blamont est dangereuse, il faut s'en méfier ; quoiqu'elle ne dise pas grand chose sur cet objet-ci, à présent je ne suis pas sa dupe... La friponne est comme l'araignée, elle ne travaille jamais si bien que dans le silence... Il faut la prévenir, lui ôter tout moyen de pou- voir réclamer cette fille, de publier partout qu'ayant été ta maîtresse, il est impossible que sa sœur devienne ta femme; tu sens la nécessité de couper court à toutes ces calomnies, une infinité ET VALCOUR 113 de bigots se cabreraient à ce projet incestueux ; on ne voit dans le monde que des gens qui font mal, et qui blâment à tout instant le mal des autres, comme s'ils croyaient couvrir par ce pédantisme, les égarements dans lesquels ils se plongent. Je t'attends donc chez moi, le 21 au matin, sans faute : je t'indique ce rendez-vous d'avance pour que tu t'en souviennes mieux. Rien de ce que tu sais ne périclitera pendant notre voyage; je ferai comme les grands géné- raux ; tout en attaquant l'ennemi d'un côté, je saurai l'affaiblir de l'autre; et peut-être en reve- nant de conclure une bonne opération, en trou- verons-nous une meilleure défaite; qu'aucun plaisir surtout ne te fasse négliger nos affaires essentielles; entraîné par l'histoire du moment, je crains toujours que tu ne manques, quand il s'agit de travailler. César, infiniment plus aima- ble mais beaucoup moins volage que toi, quit- tait tout pour une bataille. Adieu. IV LETTRE LUI. DETER VILLE A VALCOUR. Ce 13 février 'ai été deux fois chez toi ce matin sans te trouver, mon cher Valcour. Je prends donc le parti de laisser une lettre à ta porte, en recommandant qu'elle te soit remise avec le plus grand empressement aussitôt que tu rentreras... Prends des précautions... Tiens-toi sur tes gardes... Evite d'être seul d'ici à quelque temps; le président te tend des embûches; on n'a pu encore me dire de quelle sorte sont les dangers que tu dois redouter, mais ils sont incontestablement funestes sitôt qu'un tel mons tre s'en mêle. Réfléchis à tous les motifs qui le guident... à son caractère... à ses richesses... à l'impunité où ces vils fripons croyent vivre, et frémis; je vais tout employer pour te découvrir ALINE ET VALCOUR 1 1 5 ce qu'il trame. En attendant tu dois à toi et à tes amis de prendre tes sûretés. Quand tu voudras de moi pour ton second, fais-moi dire un mot et j'accourrai... Eh bien ! ces scélérats séviront contre les plus légers délits, ils déshonoreront, ils flétriront, ils assassineront pour des misères les meilleurs citoyens de l'État; tandis qu'eux, qui en sont la lie, eux qui ne le servirent jamais, eux enfin qui le troublèrent ou le trahirent toujours à l'abri du glaive que leurs méprisables mains soutien- nent, se rendent dignes d'en être atout instant frappés... O comme je suis tenté d'aller vivre avec des ours ! quand je réfléchis à cette multitude d'abus dangereux, et à cette foule d'inconséquences intolérables dont, avec quelques opéras comi- ques et des chansons, on n'a pas même l'air de se douter. LETTRE LIV. VALCOUR A MADAME DE BLAMONT. De mon lit, ce 23 février. Çfâ^f c, uedle plus douce consolation pour moi, 5$£&§/r> madame, que l'intérêt que vous me ÎÇ^yî^îg/ témoignez! Je n'ai plus ni douleur, ni inquiétude, depuis que je sais que vos larmes et celles de ma chère Aline ont daigné couler sur mes maux. J'ai voulu vous écrire moi-même pour vous prouver que je suis aussi bien qu'on peut l'être avec deux coups d'épée : ni l'un ni l'autre ne sont dangereux; l'un perce le haut de l'épaule gauche, c'est celui dont je souffre le plus; l'autre est dans les chairs du bras droit... je le sens à peine... C'est cette même main qui \l<*> ALINE ET VALCOUR vous écrit... c'est elle qui va vous raconter l'événement... Vous pardonnerez le style et les traits ; la tête qui dirige l'un, est un peu malade, et la main qui trace les autres * est encore bien faible. Hier soir revenant de souper chez la comtesse des Barres, où j'allais pour prendre congé, vou- lant, d'après votre conseil, rompre avec tous mes amis... j'étais à pied... le temps était clair, je tournais la rue de Buci pour entrer dans la rue Mazarine : il était environ minuit... Quatre hommes, l'épée à la main, traversant la rue, tombent sur moi avec une telle vitesse, que j'ai reçu le premier coup avant que d'avoir eu le temps de me défendre : j'ai paré les autres en m'appuyant contre une maison... Pendant ce temps mon domestique, l'un des plus braves garçons que j'aie connus, a sauté sur l'un de ces gens, et lui a donné un vigoureux coup de genoux dans le ventre, qui l'a étendu au milieu du ruisseau. Il en allait saisir un autre, quand j'ai reçu ma seconde blessure. Voyant qu'il était prouvé que je n'avais affaire qu'à des assassins, e n'ai plus songé qu'à battre en retraite, tou- jours en parant de mon mieux, quoique mon * Les répétitions, les négligences de cette lettre, prouvent l'état de Valcour, et doivent convaincre le lecteur qu'on ne lui en impose pas, quand on toi garantit la véracité de cette correspondance. Il8 ALINE bras se fût engourdi par l'effet du sang que j'en perdais... Alors j'ai appelé à moi, et comme j'ai vu que la garde accourait, et que mes meurtriers fuyaient, j'ai remis tranquillement mon épée... Mon laquais est accouru; il a bandé, comme il a pu, mes plaies de nos mouchoirs, et, peu loin de ma porte, je me suis retiré heureusement sans aucun esclandre. Mon brave second est un peu blessé... et dans mon petit ménage de garçon, sans les soins de Déterville, je me serais peut- être trouvé mal à l'aise ; mais ce tendre et cher ami, accouru avec deux de ses gens qui me servent, ne me quitte pas lui-même d'une minute. Si j'avais suivi ses conseils, peut-être ce mal- heur ne me serait-il pas arrivé... Il me gronde... il me soigne... il me console... il me parle de vous : quel malheur ne s'oublierait pas ainsi? Je ne jouirais peut-être pas si bien de ces douceurs, sans l'accident qui m'est arrivé, tant d'amitié me le rend bien cher. Nous faisons l'un et l'autre mille combinai- sons sur cet événement ; il y veut une origine que je n'admets point... J'ai tant de peine à croire ce qui répugne à mon cœur... Je suis si loin de supposer ce que je ne me permettrais pas... Une méprise... un projet de coquin, tout ce qui s'éloigne, en un mot, de l'horreur que ET VALCOUR 119 mon ami suppose, est ce qui me paraît le plus vraisemblable... Sa tendresse pour moi l'aveu- gle... ne l'imitez pas, madame, je vous en sup- plie... votre âme sensible aurait trop à souffrir d'une supposition que toutes les vraisemblances démentent. LETTRE LV. ALINE A VAL COUR. Paris, ce 24 février. f^yjYH ciel! qu'ai-je appris?.. On me le /' -xj? cachait... toi que j'aime, toi que je veux ^'V^ââ adorer sans cesse... idole de mon cœur... tu as couru des dangers, et je n'étais pas auprès de toi... Ton sang coule... il a coulé pour moi... à cause de moi... et ce n'est pas moi qui te soigne? Je ne puis ni te veiller, ni te secourir ; j'y veux voler, on m'en empêche ; je n'aurai pourtant, ni repos, ni tranquillité, que je ne t'aie vu; mon honneur... ma vie, tout ce que j'ai de plus cher dût-il être compromis, il faut que je te voie... il faut que mes yeux m'assurent que l'on ne me trompe point, et que tes jours sont en sûreté. ALINE ET VALCOUR Père barbare... si je croyais que ce fût vous, l'amour étoufferait la voix de la nature... Mais où m'emporte mon funeste état! mes larmes coulent, et elles ne me soulagent point ! mon cœur est dans une telle oppression, que tous mes sens sont anéantis... Quel est le motif de ce funeste accident ?.. je veux le savoir ou mourir. Ah ! combien je t'aime, Valcour, comme tes maux réveillent ma flamme; ce fer fatal a pénétré mon cœur... Le sang qu'il en arrache se mêle aux larmes dont j'inonde ce que j'écris!.. Com- ment es-tu ?.. Quel est ton état?.. Je veux en être instruite à toutes les heures... à toutes les heures on entrera chez toi de ma part... excepté pendant le temps de ton repos... de ce repos que je voudrais aller te procurer moi-même, au prix du mien et de ma vie... Et pourquoi n'irais-je pas? Qu'ai-je à craindre?.. Qu'ai-je à redouter?.. Je ne suis effrayée que de tes douleurs... Tout m'est égal sans toi : devoirs, respects, senti- ments, décence, froides et vaines considéra- tions, vous n'êtes rien auprès de mon amour... Qu'ils sont heureux ceux qui te soignent... que ne donnerais-je pas pour partager leur sort? Que dis-je? Ah! si le bonheur ne m'était point ravi, qui que ce fût que moi seule, ne t'offrirait aucun service ; je serais jalouse de tous ceux qu'on vou- drait m'empécher de te rendre... Pourras-tu me 122 ALINE lire, pourras-tu comprendre le désordre de ces traits ?. . Le feu de cette tête égarée par le déses- poir... les expressions de ce cœurperdu d'amour, tout ce que j'éprouve enfin, sera-t-il entendu de toi?.. Il y a des instants où mon âme m'aban- donne pour aller s'unir à la tienne... des instants où je ne respire plus, où il ne reste de mon exis- tence qu'une triste machine, dont tous les res- sorts semblent habiter au fond de ton cœur. Ma mère veut me consoler... elle veut sécher mes larmes... Hélas! quelle main en serait plus capable, si mon inquiétude était susceptible de s'adoucir... A peine l'entends-je, à peine la vois-je... elle qui est le plus tendre objet de ma vie... O ma chère âme ! ô doux espoir de mes mal- heureux jours!.. Pourquoi ne sont-ils pas tom- bés sur moi, ces coups cruels qui ont déchiré mon âme ! Je souffrirais bien moins de mes pro- pres maux que des tiens... Être éternel... venge- le... venge l'amour outragé... n'importe aux dépens de qui. Ta délicatesse te déguise les véritables auteurs de ce crime; la mienne, absorbée par tes malheurs, ne me permet pas les mêmes illusions... Je le vois, ce tyran, je le vois armer les mains des scélérats qui t'outragèrent. Eh! dirige-les vers moi ces fers cruels... homme dénaturé... perce le sein qui l'idolâtre... entr'ou- ET VALCOUR 123 vre-le, te dis-je, si tu veux en bannir l'amour dont il est embrasé... Cet amour violent qui m'anime, est l'unique principe de ma vie; il ne cessera jamais qu'avec elle... Et pourquoi ména- gerais-tu mon sang quand tu as répandu celui de Valcour?.. Ignores-tu que c'est ma vie qui circule dans ses veines, et qu'en les entr'ou- vrant, c'est ma vie que tu fais exhaler? Achève de l'arracher, tu le peux, mais n'espère pas de nous séparer; elles seront à jamais unies, ces âmes, dont tu veux briser les liens : Dieu ne les a créées que pour être ensemble; il n'a donné pour existence à l'une, qu'une portion de celle de l'autre; il faut que ces moitiés se réunissent en dépit des monstres qui veulent les séparer ici... On entre... on arrive de chez toi... on me dit que tu vas bien, jene le crois pas... on m'abuse... tout le monde s'entend pour me tromper; si tu vas bien, pourquoi ne m'écris-tu point? Ton état peut avoir changé depuis qu'on t'a quitté... Repartez, barbare... repartez... dites-lui qu'il trace un seul mot de sa main pour son Aline... qu'il dise qu'il va mieux... et qu'il l'aime... Mais comme tout est froid à mes larmes, comme tous les cœurs sont insensibles à ce que je souffre... il n'y a que ma mère qui m'entende... il n'y a que son âme à qui la mienne ressemble.. Cruelle 124 ALINE ET VALCOUR que je suis! elle m'embrasse et je la repousse... je lui demande Valcour... je lui demande pour- quoi elle ne veut pas me conduire à lui... Si vous me le refusez, c'est qu'il n'existe plus... et vous me le cachez... vous craignez que je ne le suive... Ah! n'en doutez pas... vos efforts seraient super- flus... il ne serait rien qui pût me retenir... Moi... vivre sans Valcour!.. exister dans un monde qu'il n'embellirait plus... Ah ! que ferais- je sur la terre après lui?.. Envoie-moi Déter- ville, je ne m'en rapporterai qu'à lui... qu'il vienne... qu'il retourne, qu'il te porte mes sou- pirs enflammés... qu'il te voie... qu'il me ras- sure, ou qu'il me donne la mort. >:?r >.»■>. sji^ xt^(/ <.,?•> ~T* -r- ; «•• ••? >:■ ■■ir- > T> vtr!«!' 3^€ 3i€ 9j€ a^g^a^^^^âS aj€.a-*e^ê, 3j€ g>g 5;ê 5>€s LETTRE LVI. MADAME DE BLAMOST A VALCOUR. Paris, ce 23 février. Tf-^J Calmez- vous, Aline va mieux; le premier àW&fc'ô mouvement a été terrible; une lettre êlllssà écrite, partie malgré moi, et qu'on n'a pas voulu me montrer, vous a convaincu sans doute de l'état affreux qu'a produit sur elle votre accident; elle a été vingt-quatre heures dans des spasmes qui nous ont inquiétés; mais elle est maintenant aussi bien qu'elle peut être... Croyez- le quand c'est moi qui vous l'affirme; elle a voulu avoir près de vous des courriers per- pétuels... elle les a eus... et enfin elle les a crus; vous avez su quel était son désir, et vous me connaissez assez pour être sûr que si ce désir eût pu être satisfait... il n'eût assurément pas trouvé d'obstacles de ma part. Mais que de dan- gers! vous ne doutez pas, j'espère, que nous ne 126 ALINE soyons observés. Jugez des suites parce que vous venez d'éprouver... 0 mon ami... l'illusion ne nous est plus permise... des propos... des indis- crétions... des informations secrètes, tout jette un jour affreux sur cette terrible aventure... et telle est notre malheureuse position... qu'il ne nous est permis, ni d'éclater, ni de nous plain- dre. Déshonorerez-vous le père de votre Aline ?.. fiétrirai-je le nom démon époux? On n'a pourtant pas eu l'audace d'exiger des plaisirs, après avoir donné de telles peines. Et en vérité l'on a bien fait... Je crois qu'il me serait impossible de dissimuler davantage. O mon ami! je crains de nouveaux pièges... Je crains que l'on ne complote contre votre liberté... Ne nous effrayez pourtant point encore; j'ai des amis sûrs, qui ne perdent pas de vue les démarches de mon mari, et qui m'avertiront de tout. Attendez de nouveaux éclaircissements, et ne songez qu'à votre santé... Le scélérat, il ourdissait deux trames à la fois, et pendant qu'il cherchait à se débarrasser de l'amant de sa fille, il se défaisait d'une malheureuse également redoutable à l'exécution de ses perfides projets. Comment espérer de franchir tant d'écueils!.. Les plus grands dangers nous environnent, nous n'aurons jamais assez de forces pour nous en garantir, et malgré la justice de la Providence, ET VALCOUR 127 le vice écrasera la vertu. Quel avertissement j'en reçois dans l'histoire des derniers événe- ments de cette malheureuse Sophie... Écoutez- les... et si vous le pouvez, calmez mes soupçons, dissipez mes craintes, essayez de me faire voir qu'elles sont chimériques ; je ne demande qu'à être rassurée, mais quel louche!.. Comment ne pas croire?.. Oh! mon am, idans quel trouble je suis... Si ce que je soupçonne est vrai... s'il était capable de ce comble d'horreur, ma sûreté, celle d'Aline, exigeraient qu'à l'instant nous nous séparassions de lui... Écoutez, enfin, écoutez et décidez vous-même. Le président et Dolbourg partirent le vingt-un à six heures du matin pour Blamont; ils y arri- vèrent à sept heures du soir; de ce moment Sophie changea de chambre, et il lui devint impossible de s'entretenir davantage par sa fenêtre avec l'homme intelligent dont je dispose dans le village. Cet homme, qui a des raisons personnelles de m'être attaché, a mis dans l'instant tout en usage pour observer ce qui se passerait, et il y a employé tous ses amis; voici le résultat de ses manœuvres : je vous envoie h. lettre même afin que vous soyez plus en état de juger, si toutefois le voile impénétrable que ces scélérats ont eu l'art de jeter sur leur conduite, peut vous en laisser le pouvoir. LETTRE LVII. A MADAME DE BLAMONT *. Dit Château de Blamoni, ce 26 février. 'obéis à vos ordres, madame, et passe ^ sans plus de préambule au journal que vous m'avez demandé. Le vingt-un au soir, monsieur le président et son ami arrivèrent au château entre sept et huit heures; c'était alors que j'apercevais communé- ment de la lumière dans la chambre de Sophie... Je n'en vis plus... Les appartements d'en haut, où vous savez que monsieur se tient de préfé- rence, étaient très clairs; je prêtai l'oreille, mais l'éloignement, la hauteur, malgré le calme qui régnait, m'empêchèrent d'entendre, et je ne ' Cette lettre était incluse dans la précédente ; eUe ne commence pas là ; on en a retranché tout ce que l'on voit que madame de Iila- mont en a extrait dans la nn de sa lettre à Valcour. ALINE ET VALCOUR 1 29 distinguai rien. Je retournai trois fois sous la fenêtre de Sophie, et je n'y vis jamais de lumière: elle a sûrement changé de chambre dès ce pre- mier soir. Le vingt-deux au matin, je sus que nos voya- geurs n'avaient avec eux qu'un laquais, le même qu'avait dernièrement amené monsieur le prési- dent. J'appris aussi que c'était le concierge qui leur préparait à manger, et que qui que ce soit n'entrait dans le château, pas même le jardinier, de qui je tiens ces détails : il avait à parler pour des affaires pressantes à monsieur, et ne put en obtenir audience. Je recommençai à six reprises différentes, ce jour-là, mes signaux sous la fenêtre de votre protégée, sans que personne me répondît. Il y eut beaucoup de mouvement dans les chambres d'en haut... du feu constamment, et beaucoup de lumières le soir. A neuf heures les fenêtres s'ouvrirent, on tira les contrevents, les croisées se refermèrent ainsi que les volets, et l'obscurité devint telle, qu'il me fut impossible de savoir s'il y avait même de la lumière dans les appartements. Voyant ma présence inutile, je me retirai. J'engageai ce soir-là quatre de mes amis à aller s'établir chacun sur une des quatre routes qui aboutissent à Blamont, et leur fis promettre d'y rester jusqu'à l'avertissement iv 9 130 ALINE qu'ils recevraient de moi pour revenir. Leur consigne était d'examiner, avec la plus scrupu- leuse attention, toutes les voitures qui iraient et viendraient sur ces routes, et de me rendre le compte le plus exact des personnes qui seraient dedans. Le vingt-trois au matin, les croisées de la chambre de Sophie s'ouvrirent, mais le con- cierge y parut seul: il laissa les fenêtres ouvertes jusqu'après le départ de ces messieurs. Alors il les referma à demeure, comme elles le sont quand personne n'habite cette chambre. Il n'y eut ce soir-là, ni feu, ni apparence de lumière dans les petits appartements de monsieur, où l'on s'était tenu la veille et le jour d'avant; mais ce qui me surprit beaucoup, ce fut de voir à plusieurs reprises différentes des lumières aller et venir par les meurtrières * qui donnent près des souterrains, je m'y portai le plus près pos- sible au point de n'avoir plus entre elles et moi que le fossé; mais je n'entendis jamais rien; le silence fut tel dans le reste de la soirée, que je crus tout le monde parti; cependant en me reti- rant je fis veiller deux hommes autour du châ- * Embrasures de canon, fréquentes dans les eliàteaux-forts. Quel- ques-unes servaient pour la simple mousqueterie ; et celles qu'on voit dans les anciennes forteresses, avant l'invention de l'artillerie, servaient ou pour les archers, ou pour observer l'ennemi. ET VALCOUR 13 I teau, comme j'avais fait la veille; leur rapport fut que le silence avait été le même. Le vingt-quatre la journée fut également calme ; on ne se tint sûrement, de tout le jour, dans aucune pièce à feu; personne n'entra ni ne sortit absolument de la maison. Je m'y présentai sous le prétexte de saluer monsieur le président. Le concierge me dit que je me trompais, et qu'il n'était sûrement pas au château. Le vingt-cinq, à deux heures du matin, un postillon amena trois chevaux au petit pas, on lui ouvrit fort vite et fort doucement, il attela de même la chaise qui avait amené ces mes- sieurs, et tout le monde partit avant le jour. Je les vis de derrière un arbre monter tous les deux en voiture, et ils n'y placèrent bien sûrement aucune femme avec eux. Je les fis suivre, ils furent menés très doucement jusqu'au bout de l'avenue, ils ne partirent au galop que de là. De ce moment j'envoyai ordre à mes quatre amis de revenir, et en attendant je continuai d'exa- miner le château; rien ne parut à aucune fenêtre. On n'avait pu cacher Sophie au jardinier, il savait qu'elle y était, il en était convenu vis-à- vis de moi; je fus le trouver, je lui demandai pourquoi nous ne revoyons plus cette jeune per- sonne, et ce qu'il croyait qu'elle était devenue. D'abord il fit le mystérieux, ensuite il me dit 13 2 ALINE qu'elle était partie le vingt-quatre au soir, dans une voiture avec une dame qui était venue la chercher de Paris. Je n'osai lui dire que n'ayant pas quitté les environs du château depuis quatre jours, j'étais absolument certain du contraire; mais je l'assure à vous, madame, aucune voiture n'en est approché du vingt-un au vingt-cinq. Il n'est absolument entré personne dans la maison durant cet intervalle, excepté le postillon que je viens de vous dire, et très certainement personne n'en est sorti. Voyant que ce jardinier n'en vou- lait pas dire davantage, et qu'il cherchait même à détourner la conversation, je le quittai et fus questionner mes amis : sur trois des quatre routes indiquées ci-dessus, il n'a passé que des charrettes etun cabriolet dans lequel étaient deux vieux prêtres. Sur l'autre, celle de Lorraine, il a passé le vingt-quatre au soir une voiture très légère, à deux chevaux, sans équipage, conduite au pas par un postillon vêtu en paysan ; cette voiture contenait une vieille femme, sous l'habit de villageoise, et une jeune fille en juste blanc, à peu près de l'âge et de la tournure de Sophie. Mon ami pour pouvoir me donner des détails plus étendus sur la physionomie de ces deux fem- mes a fait l'ivrogne et s'est laissé tomber presque sous les roues de leur voiture. Elles ont fait un cri, le paysan a arrêté ses chevaux, et les deux ET VALCOUR 133 voyageuses sont descendues pour voir s'il n'était pas arrivé quelque accident à cet ivrogne. Alors mon ami s'est relevé et a fait quelques singeries pour les faire parler : la vieille femme s'est mise à rire et a répondu à ses balivernes. La jeune a dit d'une prononciation exacte, et telle que doit être celle d'une fille de qualité : — Je suis bien aise, mon cher monsieur, que vous ne vous soyez pas fait de mal. Mais elle n'a jamais souri, elle n'a jamais pris la moindre part à la grosse gaieté de la vieille qui, au bout d'un instant, lui a dit brusquement : — Allons, remontons, rien ne vous égayé, vous me feriez mourir avec votre tristesse. Et la jeune fille est remontée en soupirant. Plus il paraissait de conformité entre cette voyageuse et Sophie, plus j'ai questionné mon ami. Mille choses prouvent que c'est elle, mille autres le démentent absolument... S'il y fallait parier ma fortune, je la hasarderais pour vous convaincre que ce n'est pas elle; ou si c'est elle, c'est donc par les airs qu'elle est sortie du châ- teau. Sans l'intime persuasion où je suis que ce n'est pas elle, je serais monté à cheval sur-le- champ et j'aurais poursuivi cette voiture; mais j'ose être si sûr de mon fait, qu'il ne m'est seu- lement pas venu dans l'esprit de faire cette démarche. Voilà mes opérations, madame, elles 134 ALINE sont réglées sur vos ordres ; j'en attendrai de nouveaux pour agir, soit intérieurement, soit extérieurement. Post-scriptum de madame de Blamont : Eh bien! Valcour, décidez maintenant... Portez si vous le pouvez un jugement certain sur cette affaire. Sophie a été au château de Bla- mont, elle n'en est point partie, et cependant on ne la voit plus. Où est-elle? Qu'en ont-ils fait... est-il bien vrai qu'elle existe encore... Je m'arrête, ma malheureuse position m'interdit toutes conjectures ! moins je voudrais supposer le mal, plus tout ce qui en légitime l'opinion vient s'offrir en foule à mon esprit, et mon cœur n'a pas plutôt détruit mes soupçons que ma raison les réalise. Il fallait suivre cette fille, il fal- lait vérifier qui elle était. Oh! que ne peut-on agir soi-même dans des circonstances aussi délicates ! Au retour, malgré la contrainte, malgré les propos échappés, ne prouvant que trop la part qu'on avait à votre aventure, j'ai voulu ques- tionner sur le reste. Le voyage à Blamont, qu'on ne m'avait point caché, autorisait mes deman- des... On m'a répondu que Sophie était partie, qu'on la mettrait dans un couvent en Alsace, où elle serait d'autant mieux, que Dolbourg la recommanderait chaudement à la prieure dont ET VALCOUR 135 il était parent. Voilà donc mes incertitudes qui renaissent; la fille vue sur la route de Lorraine, peut très bien être celle qui va en Alsace; d'un autre côté, on paraît sûr que ce n'est point elle; je n'ai nulle raison de douter de l'exactitude des soins de l'homme qui me sert... Ah! si c'était Sophie ne m'aurait-elle pas écrit... Au milieu de ce trouble, j'ai osé redoubler mes demandes... — A qui avez-vous confié cette jeune per- sonne ? ai-je dit au président. — A un homme sûr, m'a-t-il répondu... Nous désirions une femme, cela eut été plus honnête; mais il ne s'en est point présenté qui valussent l'homme fidèle entre les mains duquel nous l'avons placée. — Oh! monsieur, pardonnez mes questions... c'est un enfantillage de ma part... c'est un rêve affreux que j'ai fait sur cette malheureuse, et dont vos réponses dissipent les funestes illu- sions. Dans quelle voiture est-elle partie? — Dans un phaéton très léger, conduit par des chevaux d'emprunt. — Comment vêtue? — En lévite bleue... Mais en vérité vos ques- tions... — Pardon, je n'en fais plus; l'infortunée de mon rêve était conduite par une femme, et elle était habillée de blanc. 136 ALINE ET VALCOUR Oh! mon ami, prononcez, pour moi je ne l'ose... C'est la même voiture, les mêmes che- vaux; il n'y a de différents que le conducteur et l'habit... Je voulais dissiper mon trouble par cette multitude de questions et je n'ai fait que l'augmenter. Si vous écrivez à Aline, ne lui dites rien de tout ceci... nous le lui cachons. Trop accablée de votre état, elle ne tiendrait pas à cette seconde révolution; il est inutile qu'elle la sache, elle n'a que trop de raisons de craindre son père; n'ajoutons pas aux motifs qu'elle a de le haïr... Elle sait, en gros, Sophie enlevée et conduite dans un couvent en Alsace, rien de nécessaire à ce qu'elle en apprenne davantage. Le président a eu l'air touché de l'état de sa fille; il a fait semblant d'en ignorer la cause, et Dolbourg n'a point paru de la semaine. Adieu; au trouble dans lequel vous me voyez, vous jugez de l'impatience avec laquelle j'attends votre réponse *. ' Cette réponse ne contenant que des dilemmes, ne décidant rien parce que le voile est trop épais pour qu'il soit possible de rt>'!i discerner, nous l'avons soustraite au lecteur, ainsi que le commen- cement de la suivante qui ne contenait non plus que des indécisions sur le sort de Sophie. Nous reprenons où madame de Blamont quitte qui, quoique épisodique, n'en est pas moins bien essentiel au fond de l'intérêt, —Qui ne frémira pour Aline, en ayant autant de de trembler pour Sophie. Si eçci était un roman, nous ne pourrions nous empêcher de dire qu'il y a bien de l'art à Buspendre ainsi la foudre sur la tète de l'héroïne, a alarmer sur son sort, en écrasant tout <■>■ qui L'entoure. (Note de l'éditeur.] &&&&&* LETTRE LVIIÎ. MADAME DE BLAMOXT A VALCOUR. Paris, ce 6 mars. Tout va le mieux du monde, en Bretagne... avant trois mois mademoiselle de Kerneuil sera rentrée dans les biens de sa prétendue mère, et pour compléter le bonheur de tous deux, le roi d'Espagne a fait répondre que l'on pouvait compter sur deux millions. L'inquisiteur a pro- testé au roi même, que jamais les lingots trouvés dans les malles de Sainville n'avaient été à une plus forte somme. Quelle que soit la fausseté de cette réponse, nous sommes trop heureux de 138 ALINE tenir cela. Sainville m'a écrit deux ou trois lettres bien autrement senties que celle de sa chère épouse; il s'est conduit de même vis-à-vis du comte de Beaulé qui ne cessera de le servir avec zèle. Quant à la jeune femme, quoique tou- jours maniérée, toujours bien de l'esprit et un cœur bien froid : elle a fait là-bas une petite vilenie qui achèvera de vous prouver son âme. Très sûre d'avoir incessamment deux ou trois cent mille livres de rente, sachant la rentrée d'une partie des lingots d'Espagne, elle met l'épée dans les reins à un malheureux collatéral qui avait hérité de six cents livres de rente à la mort de madame de Kerneuil. Cet infortuné presque réduit à ce seul legs pour vivre, se trouve à la veille de mourir de faim s'il perd. Or suivant le droit, il doit perdre, il ne s'agit pour l'en empê- cher que de la volonté de l'héritière légitime... Mais ma chère fille a formellement déclaré qu'elle ne ferait de grâce à personne, et pas plus à celui-là qu'à un autre ; d'où il résulte que ce malheureux homme, qui vaut assurément mieux qu'elle, obligé de renoncer à un petit mariage que ce legs lui faisait faire, va se trouver contraint à reprendre la charrue ou à s'engager pour vivre. Ce trait est infâme, il est bien assurément de la fille de monsieur le président de Blamont; ET VALCOUR 139 mais je suis désolée qu'il soit de la mienne... Comment est-il possible d'être si dure, quand on a été aussi malheureuse ! Je croyais que l'infor- tune entr' ouvrait l'âme: qu'en retraçant à l'esprit les maux que l'on avait soufferts, elle rendait le cœur plus sensible à ceux que l'on vovait endu- rer... Je me trompais, le malheur endurcit : à force de s'être blasé à ses propres douleurs, on s'est accoutumé à ne plus s'émouvoir de celles d'autrui; et devenu impassible aux traits qui nous attaquent, on l'est également à ceux qui percent les autres. Me voilà maintenant encore plus fâchée d'avoir consenti à ce vilain arrange- ment ; je ne vous exprimerai jamais assez com- bien il me déplaît... Mais que serait devenue Léonore sans cela? Ayant de trop fortes raisons pour ne la point reconnaître, pouvait-elle être autre chose que mademoiselle de Kerneuil ? et l'étant, il faut bien qu'elle hérite des biens de cette maison. Quand j'ai raconté au président le trait affreux que je viens de vous dire... il en a été aux nues... il en a loué l'héroïne une heure. — Il n'y a aucun cas, nous a-t-il dit, où il faille laisser les autres en possession de notre bien, il ne s'agit pas de savoir si on en a besoin ou non, ce bien est à nous, cela suffit, et d'après cela, on a tort en le cédant. Il y a six mois que j'ai fait bien I40 ALINE pis à Blamont. Il était question d'un coin de terre dont j'avais besoin pour agrandir une terrasse, objet de luxe comme vous voyez et assez inutile dans le fond. Ce petit local faisait depuis soixante ans le patrimoine d'une très pauvre famille qui avoisine le château. J'ai recherché mes titres, je me suis douté d'une usurpation... Elle était claire... J'ai fait promptement décamper mon homme, et tout le train de femme et d'enfants qui l'accompagnait, et en dépit de leurs cris, de leurs plaintes, dont je ne me suis seulement pas douté, j'ai fait ma terrasse, et ils ont déserté le pays. — Voilà des malheureux au désespoir. — Tant qu'il vous plaira, mais j'ai ma ter- rasse... Il faut raisonner toutes ces choses-là... Moi, voilà mon malheur, c'est que je raisonne tout... Je soumets tout à l'histoire des sensa- tions ; c'est selon moi la plus sûre façon de juger. ..La privation de l'embellissement produit par ma terrasse était une sensation douloureuse pour moi ; la privation du terrain qui devait for- mer cet embellissement en était une fâcheuse pour le malheureux paysan... Dites-moi mainte- nant, je vous prie, pourquoi dès qu'entre Pierre et moi il faut qu'il y ait une triste sensation à recevoir, pourquoi, dis-je, vous voulez que j'aille charitablement l'accepter pour en débarrasser ET VALCOUR 141 cet homme qui ne m'est rien? Je serais un fou aux yeux de tout être sensé, si j'étais capable d'un procédé pareil. — Mais le calcul n'est pas juste : en compa- rant les sensations, il fallait comparer les besoins : ceux de Pierre étaient ceux de la vie, on ne peut se passer de ceux-là; les vôtres n'étaient que de fantaisie, vous pouviez vous en priver facilement. — Vous vous trompez, madame, l'habitude des fantaisies est un besoin pour nous autres gens riches, aussi pressant que de vivre pour ces drôles-là; et puis pour décider en ma faveur, il n'est nullement nécessaire que les besoins soient égaux ; la douleur de Pierre est nulle pour moi, elle n'atteint aucunement mon âme : que Pierre dîne ou ne dîne pas, il n'en peut sagement résulter pour moi nul chagrin, et la privation de ma terrasse en est un. Or, pourquoi voulez-vous que j'empêche un homme de souffrir une chose que je ne sens pas, au prix d'une que j'éprouve? Il y aurait de ma part un défaut de raisonne- ment impardonnable... Quand vous cédez au sentiment de la pitié plutôt qu'aux conseils de la raison, quand vous écoutez le cœur de préfé- rence à l'esprit, vous vous jetez dans un abîme d'erreurs, puisqu'il n'est point de plus faux organes que ceux de la sensibilité, aucuns qui 142 ALINE nous entraînent à de plus sots calculs et à de plus ridicules démarches. — Oh! monsieur,, laissez-moi être sotte toute ma vie, si on Test en écoutant son cœur; jamais vos cruels sophismes ne me donneront le quart des plaisirs que me procure une bonne action; et j'aime mieux être imbécile et sensible que de posséder le génie de Descartes, s'il me le fallait acheter aux dépens de mon cœur. — Tout cela dépend des organes, a répondu le président, ces différences morales sont entiè- rement soumises au physique... Mais ce dont je vous supplie, c'est de ne jamais conclure, comme je sais que cela vous arrive quelquefois, qu'on soit un monstre parce qu'on ne pleure pas comme vous à une tragédie, ou qu'on ne fait pas des sacrifices en faveur de quelques malotrus. Accordez-moi qu'on peut exister sans vous res- sembler, et moi qui suis galant, je vous accor- derai qu'on n'est aimable que quand on vous ressemble... Puis une caresse bien fausse... une montre à la main... une sonnette tirée... des che- vaux demandés et l'Opéra... Voilà l'homme, mon ami, voilà l'être dangereux auquel nous avons affaire... Mais je vous le répète, ne vous inquiétez pourtant pas jusqu'à ce que je sois mieux éclaircie ; il est certain qu'il y a quelque ET VALCOUR 143 chose en l'air; bien certain qu'il en voulait à votre vie, qu'il est désespéré de l'avoir manquée; plus sûr que tout encore, qu'il cherche à se dédommager de la maladresse des scélérats qu'il a osé armer contre vous; et malgré tout cela j'ose vous répondre qu'il ne se fera rien que vous n'en soyez parfaitement instruit. {&9 GroVoVS G/qYq)»9 G^'p>9 GrfSYpVS) G<^ LETTRE LIX. LA MEME AU MEME Paris, ce 15 mars. {^j^jC^Deureusement, mon cher Valcour, le v jrfrjpj parfait rétablissement de votre santé vous permet d'apprendre sans risque tout ce qui s'est passé depuis que je ne vous ai écrit : les avis les plus sûrs viennent de m'être donnés sur ce qui vous regarde. Les cinq cents louis qui vous ont été offerts n'ont pas trouvé partout des âmes aussi délicates; ils ont été le prix d'un ordre bien certainement obtenu contre votre liberté... On vous cherche, quittez Paris... vous n'avez pas un instant à perdre; entreprenez quelque voyage... Celui d'Italie, par exemple, il y a longtemps que vous le désirez; ce sera, a la fois pour vous, un objet d'amusement, d'instruc- tion et de sûreté. N'imaginez pas que nous res- ALINE ET VALCOUR 145 tions à Paris après vous; en accordant une infi- nité de choses j'en ai obtenu quelques-unes : j'imagine bien que ce qui l'a engagé à céder les points que j'ai voulus, est l'espérance qu'il a de se débarrasser bientôt de vous. N'importe, j'en ai profité... Voici les clauses : i°. Je n'entreprendrai plus aucunes perquisi- tions sur Sophie ; on m'a dit où elle était, je dois être tranquille... et ici, on avait fort envie de me faire signer que je renonçais à l'idée de la supposer ma fille... Je me suis bien gardée de le faire. 20. Je ne vous recevrai point à la campagne où je demande à aller tout de suite... Quelle fourberie! quand il exige cette clause... le traî- tre, il a dans sa poche ce qu'il faut pour vous faire arrêter. 3°. Je ne me déferai jamais d'Augustine... Libertinage, espionnage, tout ce que vous vou- drez supposer d'affreux; je ne le croyais pas d'abord, j'en ai maintenant des preuves sûres... Quelle turpitude! 4°. Au mois de septembre prochain, sans plus de délais, j'accorderai mon consentement pour le mariage de Dolbourg et d'Aline. Au moyen de ces quatre clauses, j'obtiens... des délais d'abord, vous le voyez et c'est tou- jours beaucoup selon moi. 20. De partir sur-le- iv 10 146 ALINE champ pour Vertfeuille, où nous serons toujours plus tranquilles qu'ici. 30. Jusqu'à l'époque de mon consentement au mariage, de ne le voir ni lui, ni son ami, et cette conditionne vous l'avoue est une des plus douces pour moi. Tout a été signé de part et d'autre, et monsieur de Beaulé s'est rendu garant des deux parties. Cela fait, le comte, instruit de tout, a dit au président qu'il était impossible de lui cacher qu'on le soupçonnait sourdement de deux choses, dont il le suppliait de se justifier pour la tran- quillité de ses amis : la première, d'avoir voulu faire assassiner Valcour ; la seconde, d'avoir obtenu un ordre pour le faire enfermer... On n'imagine pas avec quelle impudence cet homme accoutumé au crime s'est défendu de ces deux accusations. — Je suis un homme de robe, a-t-il dit, j'ai vingt ans de plus que monsieur de Valcour, mais malgré ces considérations, soyez parfaitement sûr que si j'avais envie de me défaire de lui, je n'employerais pas des moyens aussi indignes que ceux dont vous osez me soupçonner... J'irais lui proposer des pistolets, et puisque vous me foscez de m'expliquer sur son compte... cette voie, je la suivrai assurément, s'il ne se désiste pas des prétentions qui me déplaisent, ou s'il s'avise de mettre le moindre obstacle aux ar- ET VALCOUR I47 rangements dont nous convenons aujourd'hui. — Vous ne vous défendrez pas de la lettre de cachet, lui a dit le comte, j'en ai été averti dans les bureaux. — On vous en a imposé, monsieur, a répondu le président... on a peut-être voulu vous parler de celle obtenue contre Sophie, mais je n'en ai sûrement pas demandé de nouvelle. — Si cela est, lui a répliqué le comte, faites- nous l'amitié à tous d'écrire devant moi au minis- tre... « Qu'on vous accuse de comploter contre « la liberté de Valcour, et que vous le suppliez « de m'assurer que cela est faux. » — Je croyais que sur des points de cette espèce, a dit le président furieux, ma parole devait vous suffire. Et il a voulu se retirer. Alors le comte qui ne se souciait pas de rompre... qui n'avait d'autres projets que de se convaincre, et qui, par l'air, la conduite et les réponses du président, deve- nait aussi sûr du fait qu'il était possible de l'être... lui a dit froidement : — Je vous crois, monsieur, je suis seulement fâché que vous ne vouliez pas me satisfaire sur une chose aussi simple que celle que je vous demande, si réellement vous n'avez point agi contre notre ami commun. Mais que ce que vous nous assurez soit vrai ou ne le soit pas, je vous 148 ALIXE déclare qu'il m'aura toujours pour défenseur. Les choses en sont restées là; et le comte bien sûr qu'il a dans sa poche un ordre contre vous, est le premier à vous conseiller le départ. Qu'il s'éloigne, me charge-t-il de vous dire mot à mot, et qu'il s'en rapporte à moi sur les soins que je prendrai pendant cet intervalle pour assu- rer et son bonheur et sa tranquillité. Voici maintenant nos projets approuvés de notre ami commun : j'employe les quatre pre- miers mois à la perfection et à la sûreté de mes desseins, toutes mes batteries dressées... A la fin de juillet je reviens subitement à Paris, et le dernier mois de tranquillité qui me reste parles clauses signées, je l'employé à mettre tout en mouvement. L'éclat se fait... je ne balance plus... Toute ma famille m'étaye. On met au jour la conduite du président... On dévoile ses odieuses intrigues avec Dolbourg... causes pour lesquelles il veut lui donner Aline. On fait valoir l'extrême dégoût de cette malheureuse fille pour ce vilain homme; on publie les raisons qui fondent ce dégoût ; on réclame, en un mot, Sophie, comme m'apparte- nant... C'est ma famille qui fait cette démarche, puisque je me suis engagée à ne la point faire. Le pas est délicat, je le sais, mais il est sûr, on est certain que l'affaire une fois entamée, le pré- ET FALCOUfe 149 sident confondu de ce seul nom, se prêtera à tout ce qu'on voudra pour prévenir la demande; d'ailleurs, nous ne serons jamais obligés d'en venir au fait... Vous voyez, mon ami, qu'il y a des gens bien certains que cette créature ne serait pas aisément retrouvée par lui, si on le contraignait quelque jour à la montrer. Mais quoi qu'on imagine sur cela, en vérité, je doute d'une telle horreur; il est très difficile de comprendre des choses aussi révoltantes, et ce qui me fait plaisir, c'est que la candeur, la fran- chise du comte de Beaulé ne les admet pas plus que moi; j'ai toujours fait une assez singulière remarque, c'est que les gens prompts à soup- çonner un genre de crime, sont toujours ceux qui y sont eux-mêmes adonnés ; il est extrême- ment aisé de concevoir ce qu'on admet, il ne l'est pas autant de comprendre ce qui répugne. Il n'y aurait pas par siècle dix condamnations à mort, si la collection des juges était pendant ce siècle entièrement composée d'honnêtes gens; au lieu de soutenir, comme ces faquins-là le font, qu'il faut toujours supposer qu'un individu cou- pable une fois d'une sorte de délit, le sera toute sa vie du même genre, ce qui est un paradoxe abominable, j'oserais affirmer qu'un homme au contraire réprimandé ou puni pour une sorte de crime quelconque ne le recommettra sûrement 150 ALINE plus de sa vie. Voilà l'opinion des bonnes gens, l'autre est celle de ceux qui se connaissant méchants et capables, par conséquent, de réci- dive, imaginent que les autres doivent leur res- sembler; et de telles êtres ne doivent pas juger les hommes. Ils jugeront toujours sévèrement... Or, la sévérité est fort dangereuse; il vaut infi- niment mieux, sans doute, sauver un coupable, par trop d'indulgence que de condamner un innocent par trop de sévérité. Le plus grand danger de l'indulgence est de sauver le coupable, il est léger; l'inconvénient de la sévérité est de faire périr l'innocent, il est affreux *. J'ai maintenant, mon ami, une grâce à vous demander, puis-je espérer que vous m'aimez assez pour ne m'en point faire craindre le refus? Au moment où vous lisez ma lettre, il y a dans votre antichambre un homme de confiance à moi, il est chargé de vous remettre mille louis. N'est-il pas possible qu'à la veille d'un départ aussi précipité, vous n'ayez pas les fonds néces- saires pour entreprendre le voyage que je vous conseille?., et à qui appartient, dans ce cas, le droit de prévenir vos besoins, si ce n'est à votre meilleure amie? ' Douces et sages maximes, après vous être éloignées si longtemps de l'esprit de notre nation, revenez donc vous y graver éternelle- ment, rt qu'elle n'ait plus à rougir aux yeux de l'univers devons avoir si cruellement méprisées. ET VALCOUR Valcour, je vous connais... ces refus que j'ai l'air de ne pas craindre... vous me les faites... je le vois... Mais écoutez : l'homme qui va vous parler exigera de vous une quittance... et ce qu'il vous donne est un acompte sur la dot de ma fille... Cruel ami ! osez me rejeter maintenant. rinnnnnnnra LETTRE LX. VALCOUR A MADAME DE BLAMONT. Paris, ce 16 mars. C)ue de droits vous acquérez à ma recon- p naissance, madame, est-il besoin de /j^gj multiplier les titres que vous avez sur moi? Vous me faites presque chérir mes mal- heurs, puisque j'obtiens en les subissant des preuves si douces de vos excessives bontés... Subterfuge adroit... heureux espoir!., que de délicatesse vous savez mettre en obligeant. Oui, madame, je vais m'éloigner... et de ce moment- ci, puisque ma sûreté vous intéresse, je vais y pourvoir en me logeant chez un ami où je res- terai incognito jusqu'à l'instant de mon départ. Oh ! madame, faut-il vous l'avouer? vos bon- tés m'enhardissent, elles m'encouragent à vous ALIXE ET VALCOUR 153 en demander une nouvelle preuve : m'éloigner encore de vous... m'en éloigner pour si long- temps... sans vous voir; sans qu'il me soit per- mis de me jeter aux genoux de tout ce que j'adore... Auriez-vous la rigueur de m'y condam- ner? Je mets à vous demander cette grâce les instances les plus vives dont mon cœur soit capable... Dans les premiers jours de votre arrivée à Vertfeuille... pendant que vous y serez seule... une heure... une seule minute... Mais m'arracher... mais quitter ma patrie sans jouir du bonheur de voir un instant tout ce qui m'y attache... non, vous ne l'exigerez pas, vous ne me condamnerez pas à une privation qui me serait plus dure que la mort... Indiquez-moi les précautions à prendre... tracez-moi la route à suivre; je ferai tout, j'obéirai à tout, il ne sera rien à quoi je ne me soumette pour obtenir la grâce que j'implore. J'attends mon arrêt... pro- noncez... et convainquez-vous bien que d'un seul mot vous allez me rendre le plus fortuné des hommes, ou le plus malheureux des amants. LETTRE LXI. VALCOUR A ALINE. Paris, ce 16 mars. ^/^/TYÎprès tout T intérêt que j'ai pu faire naître ^V^w^ en votre âme sensible, m'en refuserez- ^^=£4 vous, Aline, la nouvelle preuve que j'ose implorer?.. Vous devinez ce que je demande, votre cœur animé du même désir sait aisément pressentir la grâce instante que je sollicite... Cette faveur me fut refusée l'an passé, je m'en souviens avec douleur; mais daignez y réfléchir Aline, les circonstances où je vous laisse cette fois-ci, sont bien différentes de celles où nous étions alors; je me méfie de ce calme apparent; je n'ai osé le dire, mais il me semble que ce nouveau délai s'accorde bien légèrement; ALINE ET VALCÛUR 155 cette tranquillité promise est-elle supposable avec toutes les précautions que l'on prend ? Avec les indignités qu'on se permet, et si l'on n'avait pas envie de presser, dresserait-on tant de bat- teries pour éloigner tous les obstacles? Ah! puissent mes pressentiments se trouver faux, mais je frémis en m'éloignant; je ne puis vous le cacher, et plus mes craintes sont affreuses, plus est violent le désir de vous voir... Si nous allions être trompés tous ! si les odieuses manœuvres de cet homme cruel, allaient m'enle- ver tout ce que j'idolâtre!., cette funeste idée n'entre dans mon cœur que comme un fer ardent qui le déchire... elle n'y pénètre qu'avec le frisson delà mort... Que je vous voie avant, Aline, que je vous parle encore une fois de mon amour ; content d'être plaint de vous, heureux d'empor- ter votre cœur... je pourrai mieux du moins supporter votre absence; c'est avec le sang qui a coulé pour vous, que je trace en pleurant ce désir effréné de mon âme... Si vous me refusez... Aline... je m'éloignerai, il le faut; mais je ne vous reverrai jamais... Croyez-le, quelque chi- mérique que vous puissiez trouver cette idée, elle m'absorbe , et je ne puis l'empêcher de naître. En un mot, il faut que je vous voie, le besoin que j'en ai est tel, que pour la première fois de 156 ALINE ET VALCOUR ma vie, je ne sais pas même si je vous obéirais, à supposer que vous me défendissiez votre pré- sence. Oui j'aimerais mieux vous désobéir et vous voir, que de mourir en vous obéissant... Elle m'est chère cette vie cruelle depuis que vous y avez pris tant d'intérêt. O ! mon Aline, voyez votre amant à vos pieds, implorer, en les arrosant de larmes, la grâce instante de vous voir une minute ; voyez-le palpitant encore sous le fer de l'auteur de vos jours, attendre de cette faveur seule le dédommagement de ses maux... Où voulez-vous que j'aille sans vous avoir vue? Affaibli par mon désespoir, égaré par mon amour, que deviendrais-je, hélas! sans le soula- gement que j'attends. Ou vous ne m'avez jamais aimé ou vous l'obtiendrez de votre mère; c'est à toutes deux que je le demande, et c'est toutes deux que je veux embrasser ou mourir. LETTRE LXII. MADAME DE BLAMONT A VALCOUR. Paris, ce 20 mars. deux lieues du château qu'habiteront vos amies, entre Orléans et Vertfeuille, sur la lisière de la forêt, est un hameau qu'on appelle le Haut-Chêne; il y a à l'extrémité de ce hameau, une petite montagne isolée, sur laquelle est construite une chaumière habitée par une vieille femme qui n'a près d'elle qu'une fille nommée Colette... une amie d'Aline, dont on vous parla l'an passé... Nous en revenions quand nous rencontrâmes cette malheureuse Sophie. Soyez chez cette femme le 15 avril, entre trois et quatre heures du soir, déguisé en 158 ALINE ET VALCOUR chasseur... elle sera prévenue, vous y verrez les deux personnes du monde à qui vous êtes le plus cher; deux amies qui cèdent à vos instances, malgré tous les périls qui les invironnent... Nous partons le premier du mois prochain... jusque-là le plus grand silence... Quittez Paris le plus tôt possible, le danger augmente chaque jour... Soyez déjà en route quand vous passerez au lieu que nous vous indiquons, et de là hors de France, sans perdre une heure. Adieu. LETTRE LXIII. ALINE A VALCOUR. Paris, ce 20 mars. ?.h bien, dois-je l'aimer, cette mère char- mante, dois-je la chérir éternellement? Voyez ce qu'elle fait pour moi. Je vous verrai... et c'est son ouvrage... c'est à elle que nous devons cette faveur, et lame de votre ten- dre Aline à la fois remplie d'amour et de recon- naissance, ne saura dans cet heureux jour à quel sentiment se livrer. ..Mais, mon ami, qu'elle sera courte cette joie... et que d'affreux tourments en suivront peut-être la douceur! Ah! croyez que cette séparation cruelle m'alarme autant que vous; je conviens que depuis longtemps nous devions être accoutumés à vivre l'un sans l60 ALINE l'autre ; mais nous respirions le même air, nous habitions le même pays ; et quelles affreuses barrières vont maintenant exister entre nous! Oh! comment supporter cet éloignement ?.. Plus j'y réfléchis, moins j'imagine le pouvoir... Que de choses peuvent arriver pendant une si longue absence; quoique séparés l'un de l'autre, quand vous êtes près de moi, je me sens plus de force... je souffre avec plus de résignation... Mais à présent qui m'inspirera du courage? Qui deviendra l'âme de ma vie... et le soutien de mes malheurs? O Valcour! ne me dites pas vos pres- sentiments... de trop cruels viennent également me déchirer... éloignons-les... partez, puisqu'il le faut, partez, bien sûr de mon amour... je vous suivrai... mon cœur volera sur vos traces; mes yeux toujours fixés sur les Alpes, franchiront, comme mes désirs, les cimes élancées vers les nues. Quand vous arriverez sur le plus haut de leurs sommets, vous retournerez vos regards sur cette terre où vous aurez laissé votre Aline ; et vous direz : Là respirent deux créatures qui m'aiment, qui s'intéressent à moi, qui comptent mes pas et règlent mes journées, qui désirent avec autant d'ardeur que moi, l'instant qui doit me réunir à elles... l'instant de ce bonheur si doux... Oh! mon ami, s'il était écrit dans les cieux ET VALCOUR l6l que nous ne dussions jamais le goûter, ce bon- heur... si tous nos projets étaient chimériques... aurions-nous tort de ne fixer en ce cas nos idées, comme je vous l'ai dit quelquefois, que sur cette félicité céleste qui ne peut échapper à la vertu? Qu'ils sont à se plaindre, mon ami, ceux qui n'ont pas dans leurs peines les espérances flat- teuses de la religion, ceux qui se voyant acca- blés par les hommes, ne peuvent pas dire au fond de leur cœur : « Il est un Dieu juste et bon qui me dédommagera de ce qu'on me fait souf- frir; son sein ouvert aux malheureux, recueillera mon âme affligée, et j'aurai sa pitié consolatrice, pour prix des maux qu'on m'aura faits. » Oui, j'ose le dire, la connaissance d'un Être suprême est un des plus doux présents que nous ayons reçus de la nature ; il n'est pas un seul instant dans la vie, où cette idée ne soit chère et précieuse; pas un seul, où nous n'y trouvions un torrent de délices... Quel être assez barbare peut donc imaginer de l'arracher aux hommes ! Le cruel ! en se privant lui-même du plus doux espoir de la vie, n'a-t-il donc pas conçu qu'il aiguisait le fer du tyran... qu'il armait le bras de l'iniquité... qu'en flétrissant le prix de toutes les vertus, il entr'ouvrait la porte à tous les vices, et qu'il creusait enfin l'abîme où ses systèmes allaient le plonger... Dans quelle classe est-il le IV IÔ2 ALINE malheureux nous arrachant l'idée de l'Être juste qui récompense le bien et qui punit le mal? Est- il opulent? Domine-t-il ses semblables? Qu'il tremble... qu'il frémisse, dès qu'il a brisé le frein de celui qu'il veut enchaîner, ennuyé de ses fers, révolté du joug qui l'écrase, dès qu'il n'est plus de Dieu, que risque-t-il cet esclave infortuné? Quels dangers court-il à plonger un poignard dans le sein du despote orgueilleux qui veut Je maîtriser?.. Est-il inférieur ou pauvre, ce secta- teur impie des sombres chimères de l'athéisme ?.. Qui le secourra dans sa misère? Qui allégera ses tourments? Qui tournera vers lui une main compatissante, dès qu'il enlève aux hommes l'espoir d'être récompensés du bien qu'ils auront fait? Mais cette servitude dont il se plaint, ces fléaux contre lesquels il se dépite, pourquoi ne redoubleraient-ils pas, sitôt que le tyran qui les occasionne n'a plus de vengeur à redouter ? Il n'est donc bon à rien, ce système effrayant et triste? Que dis-je, il est donc dangereux à toutes les classes d'hommes, fatal à l'oppresseur, sinis- tre à l'opprimé; le véritable philosophe ne doit regarder le moment où il s'empare des esprits, que comme ces années de désolation où l'air infecté d'un venin pestilentiel, vient anéantir sourdement les générations sur la terre. Pardonnerez-vous, mon ami, ce petit moment ET VALCOUR 163 de raison à votre Aline ? Je crains que vous ne me trouviez sombre... Cette teinte lugubre éclate malgré moi; elle noircit tout ce que je pense et tout ce que j'imagine; je crois l'éclaircir un instant, lorsque je vous parle, et sur les traits que ma main trace, le chagrin coule malgré moi ; des larmes viennent effacer mes lignes à mesure que je les écris... Qui les fait donc couler?.. Pourquoi s'échappent-elles? Ma mère m'aime... mon amant m'adore, je touche au moment de le voir, et cependant je pleure... un voile épais semble étendu sur l'avenir; mes tristes yeux ne peuvent le percer; si mes doigts l'entr'ouvrent un instant, tous les attributs de la mort s'offrent à moi derrière lui. 0 mon ami!., si vous la perdiez jamais cette Aline qui vous est si chère! quoique bien jeune encore, si le ciel en voulait disposer!., auriez- vous le courage de supporter cette perte!.. Trouveriez-vous dans votre âme assez de force pour n'en pas être anéanti?.. J'exigerai de vous, quand nous allons nous voir, que vous me juriez, à tout événement... d'endurer ce mal- heur avec résignation. Eh! Valcour, qui peut répondre d'un moment de vie... frêles créa- tures nous n'avons qu'un clin d'œil à respirer ici; le jour qui nous voit naître, touche à celui qui nous éteint; et cette suite d'instants rapides 164 ALINE que rien ne fixe, que rien n'arrête, se précipite dans l'abîme de l'éternité comme les flots du torrent impétueux dans les plaines immenses de l'Océan. S'ils sont si courts, ces instants où nous respirons, s'ils sont si faciles à détruire, ils peu- vent l'être à tout moment ; et pourquoi placer alors son amour dans des créatures si fragiles... Oui, mon ami, je voudrais que, pénétré de ces raisons, vous devinssiez plutôt l'amant de cette âme qui doit me suivre, que de ces périssables ' attraits qu'un souffle à l'instant peut flétrir. Je vous ai bien souvent grondé de mettre trop de prix à ces destructibles beautés, je vous en gronde encore. O Valcour! n'aime de moi que ce qui ne peut te fuir; ne chéris que cette âme où la tienne doit s'unir un jour... Crois-moi, renonce à tout le reste avant que les hommes ou la mort ne t'y contraignent... Sens bien la différence extrême des deux objets que j'offre à ton amour... si tu étais quinze ans sans me voir, je te défierais de me peindre; et les mouvements de mon âme, les pensées qu'elle t'exprime ne sortiront jamais de ton souvenir : préfère donc ce que tu peux conserver sans cesse, à ce qui fuit rapidement. Songe qu'en m'aimant ainsi, tu me regretteras bien moins si tu me perds. Qu'importe que ce qui doit finir disparaisse, quand nous avons la ET VALCOUR 165 certitude délicieuse que ce qui ne doit point éprouver d'altération, ne saurait nous échapper jamais. Qu'aimeras-tu de moi, je t'en prie, quand cette masse réduite en poussière, n'offrira plus dans le fond du cercueil, que quelques débris d'ossements? A supposer même que ces attraits défigurés pussent se réaliser à tes sens, ils n'y reparaîtraient que pour ton désespoir ; tandis que les expressions de cette âme que je veux que tu préfères, ne viendront flotter sur la tienne que pour l'épanouir et la vivifier. Il y a mieux, c'est qu'il me semble que je t'aimerais davantage, si tu consentais à ne m'aimer qu'ainsi; j'épurerais si bien les senti- ments de l'âme qui ferait ton bonheur, que le culte qu'elle te rendrait alors serait absolument semblable à celui qu'elle offre à son Dieu... Plus de séparation... plus rien qui puisse nous trou- bler, nous diviser ou nous éteindre, et notre amour entier dans l'être qui ne s'anéantit jamais, durerait autant que ce Dieu. Je te laisse... j'ai beau quitter et reprendre la plume... toujours imbibée malgré moi du fiel de la mélancolie, au lieu de fortifier ton esprit, elle l'alarme; je ne réussis pas à te consoler, et je ne m'afflige que davantage. LETTRE LXIV. LE PRESIDENT DE BLAMONT A DOLBOURG. Paris, ce 2g mars. ... le croiras-tu? elle tremble au ÇV-4£TdL faut que je te voie S^à^p* Cette Augustine... Jéj^Dr» moment d'agir. . . Ne dirait-on pas qu'on exige d'elle des choses extraordinaires!.. Je lui croyais de l'esprit... elle n'en a pas... c'est une imbécile... On a bien raison de dire, que quand il s'agit de grandes choses, il ne faut se confier qu'à de grandes têtes : elle voudrait que je vinsse à Versailles... elle agirait, dit-elle, en ma pré- sence, avec plus de courage... La sotte créature! tu sens, comme moi la nécessité de remettre ce faible esprit. Il faut que tu me donnes à souper avec elle, dans ta petite maison du faubourg, pas plus tard que demain au soir, puisqu'on part ALINE ET VALCOUR I 67 le jour d'après, et là nous triompherons, j'espère, de ses sots scrupules. J'ai quelquefois vu la tète étroite d'une femme avoir besoin d'être allumée par le tempérament pour l'exécution de ces sortes de choses. Il est inouï ce qu'on obtient d'elles dans ces moments d'ivresse ; leur âme plus près de l'état de méchanceté pour lequel les a créées la nature, accepte alors plus facile- ment toutes les horreurs qu'on peut avoir besoin de leur proposer. Je conçois bien que ni toi, ni moi n'irons nous charger de cette besogne de crocheteurs : nos principes en volupté, nos âges, notre manière d'être, en un mot, tout cela ne s'arrange pas avec les exigences outrées d'une fille de dix-huit ans à laquelle il faut tourner la tête... Mais j'ai un valet de chambre unique pour ces sortes de joutes... Il agira sur le physique sans se douter de rien, et nous... la recevant de sa main toute embrasée, nous travaillerons alors le moral avec fruit. Il n'y a rien de pis que ces sortes d'oscilla- tions; voilà pourtant à quoi il faut s'attendre, toutes les fois qu'on emploie le sexe en pareil cas. Naturellement timide, l'esprit chez lui n'est jamais que le résultat des syncopes du cœur ? Il y a bien longtemps que je dis que les femmes ne sont bonnes qu'au lit, et encore... hors de là il ne faut y compter pour rien. 168 ALINE Fausses ou faibles, perfides ou nonchalan- tes, si malheureusement on les charge d'un projet... elles le font avorter par mollesse, ou le trahissent par méchanceté: et c'est sûrement d'elles que Machiavel a dit, ou qu'il ne fallait jamais les avoir pour complices, ou qu'il était urgent de s'en défaire aussitôt qu'elles avaient agi *. Je suis désolé que nous n'ayons pas chargé de la besogne ce vieux coquin d'aumônier qui m'a servi pendant trois ans... Entreprenant... fourbe... adroit... hypocrite... il aurait mis dans l'opération autant de vigueur que de fausseté. Je n'ai jamais rien vu de sûr, comme les prin- cipes de ce drôle-là. Je dois à lui seul plus d'aventures qu'il n'en faudrait à moi juge... pour envoyer trente coquins à l'échafaud. Tu le sais, mon cher, grande différence, chez nous, entre ce que nous sommes obligés de défendre, et ce que nous nous amusons à faire. Cette équité dont nous nous parons, n'est plus au feu de nos bouillants transports, que comme la cire aux brûlants rayons du soleil; mais il n'en faut pas moins blâmer ce que nous adoptons, punir ce que nous chérissons; ce n'est qu'en affichant avec scrupule cette rigidité de mœurs pour * Le président arrange ici, pour les femmes seulement, une opi- minable, avancée dans le Prince de Machiavel génér pour tous les complices. ET VALCOUR 169 autrui, que nous parvenons à couvrir avec art toute la dépravation des nôtres. Dans le fait il ne s'agit que d'en imposer, dès que nous ne le pouvons par nos vertus, que ce soit au moins par nos rigueurs. Je suis désespéré qu'on ait manqué ce Val- cour... Des coquins, bien adroits pourtant, capa- bles de mille autres gentillesses... que je faisais absoudre aux conditions de celle-là... Les imbé- ciles... Quoi qu'il en soit, nous en voilà débar- rassés, il aura eu une peur effroyable, et n'osera sûrement plus reparaître avant que tout ceci ne soit décidé. Je ne te verrai point ce soir... c'est le jour destiné aux adieux de l'hymen, et tu sens bien pourquoi je veux qu'ils soient tendres... Quand on se quitte... pour un certain temps... c'est une plaisante idée que celle-là! j'ai été ravi de la concevoir. On est quelquefois bien aise de tâter jus- qu'où peut aller son âme ; tu n'imaginerais pas comme je suis content de la mienne, je n'y sens plus... surtout ceci... qu'une sorte d'émotion qui pourrait bien n'être pas sans plaisir... La drôle de chose que l'analyse du coeur humain; je suis •parfaitement sûr à présent, qu'on en fait tout ce qu'on veut; facile à recevoir les impressions de la tête, il n'adopte bientôt plus que ses mouve- 170 ALINE ments, et l'on se gangrène ainsi voluptueuse- ment d'un bout à l'autre, sans que rien s'oppose à la circulation du venin. Pressons-nous... je te le dis... tous les retards pourraient nous devenir funestes : je me méfie de la présidente, et malgré les clauses signées, je gagerais qu'elle agit sous main avec son ado- rable protecteur... ce charmant comte... Il pré- tendait m'étourdir l'autre jour. Rien ne m'amuse comme ces êtres débonnaires qui croient en imposer à des scélérats de profession comme nous. A les entendre, l'ascendant de la vertu nous écrase ; mais si cette vertu est une chi- mère, si nous ne la voyons jamais que comme telle, le choc alors n'est plus très dangereux. Adieu, tendre et délicat époux ! il me semble te voir déjà dans les bras de l'hymen, ravissant des baisers... peut-être inondés de larmes, les premiers jours, mais qui, bientôt séchées par l'ardeur de ta flamme, perdront sous le délire des tiens, toute l'âcreté de la résistance. Mais point de jalousie, je t'en conjure : il faut renoncer à cette extravagance qui nous empê- chait autrefois de mêler nos plaisirs comme nos maîtresses. Souviens-toi qu'une des clauses du contrat est, que je prête sans céder... Tu me dois bien au moins cela pour les soins que je mets depuis si longtemps à l'accomplissement ET VALCOUR 171 de tes désirs. Tu n'imagines pas, mon ami, l'envie que j'ai de posséder cette chère Aline : je lui crois des détails d'un piquant... qu'elle doit être délicieuse à saisir dans les pleurs... Sophie était bien, mais Aline... et puis nous n'irons jamais aussi loin avec celle-ci qu'avec l'autre... Il est une sorte de ménagement qu'on doit à la vertu... au sang... Cependant ne jurons de rien, car les effets de l'égarement, dans des têtes comme les nôtres, sont, tu le sais, incalculables. LETTRE LXV. VALCOUR A DÉTERVILLE. Dijon, ce 20 avril. 2,<^jV$ 'arrive ici pour en partir demain ; peut- 7^'q^C être me serais-je rendu tout de suite en l^^QjZ oavoie, si ma santé me 1 eut permis; mais j'ai besoin de quelques jours de repos. Oh! mon cher Déterville, quelle funeste sépa- ration!.. L'horreur qui l'accompagna, mes bles- sures mal guéries... l'affreuse agitation de mon âme... d'horribles pressentiments, fruits des détails de ces cruels adieux... Tout... tout, mon ami, me met hors d'état de poursuivre; et il faut, avant d'aller plus loin, que je dépose un moment dans ton cœur, le chagrin dévorant qui tourmente le mien. Écoute les circonstances lusrubres de cette ALINE ET VALCOUR 173 dernière entrevue ; et dis si tu n'y vois pas, comme moi, l'arrêt du Ciel écrit en traits de sang. Après t'avoir embrassé le huit au soir, pour mieux déguiser encore mon départ de Paris, je résolus d'en sortir dans l'habillement de chas- seur qui m'était enjoint pour le rendez-vous. Ce fut donc en cet état que je voyageai, seul, et à pied, jusqu'à Orléans, tandis que mon laquais, escortant mes malles, allait m'attendre à Mon- targis; peu au fait de la route qu'il fallait suivre pour gagner d'Orléans le village indiqué, m'ima- ginant néanmoins avoir plus de temps qu'il n'en fallait pour m'y trouver à l'heure prescrite, je partis de la ville le quinze, à environ sept heures du matin... Mais quelle fut ma surprise, lors- qu'après avoir marché dans la forêt jusqu'à près de midi... m'informant d'un bûcheron si j'étais loin de Vertfeuille, on me répondit qu'on ne connaissait point d'endroit de ce nom... Oh ciel ! me dis-je, elles vont m'attendre... Ne me voyant point, leur inquiétude sera terrible; et me voilà moi-même absorbé de toute celle que leurs âmes sensibles vont daigner prendre pour moi... Que devenir dans cette fatale cir- constance? Point de maison à plus de trois lieues où je pusse prendre le plusfaible renseignement. . . au centre d'une forêt, dans un pays que je 174 ALINE ne connaissais point... Un moment je voulus retourner à la ville... l'instant d'après, cette idée s'évanouissait par l'espoir de rencontrer quel- qu'un de plus instruit. Dans cette cruelle alter- native, je priai le paysan que je venais d'inter- roger de me conduire à la plus proche maison. — Je m'en garderai bien , me répondit-il... Vous êtes braconnier n'est-ce pas? Et la maison où vous voulez que je vous mène, est remplie de gardes qui ne vous feraient aucune grâce; je ne serai point l'auteur de votre perte... Éloignez- vous plutôt, c'est ce que vous avez de mieux à faire. Je vis alors que ce déguisement, qui n'avait nul danger dans les environs de Vertfeuille, en avait quelqu'un dans une position différente, et surtout avec l'impossibilité de se nommer. Je pris donc congé de mon homme et fis encore quatre lieues, m'orientant comme je le pouvais, sans rencontrer personne, lorsque tout à coup le temps s'obscurcit. N'apercevant rien aux envi- rons, et voyageant toujours au hasard dans les routes écartées de ce bois, je n'eus d'autre parti à prendre pour découvrir d'un peu loin, que de gravir un arbre, et d'observer de son sommet s'il ne se présentait nul asile... Je n'en vis point... Cependant mes forces s'épuisaient... l'agitation cruelle de mon âme m'empêchait d'éprouver la ET VALCOUR 175 faim, mais j'étais anéanti de fatigue. Je sentis bien qu'il me devenait impossible d'aller plus loin, et ne voulant point coucher sur la route, je m'enfonçai dans l'épaisseur du bois... à peine y suis-je que la nuit la plus sombre étend ses voiles sur toutes les parties de la forêt; peu à peu la voûte de l'atmosphère se couvre de nuages qui augmentent l'effroi de l'obscurité ; quoique la saison fût peu avancée, des éclairs sillonnant la nue, m'annoncent un orage affreux; les vents sifflent... leurs prodigieux efforts brisent les arbres autour de moi... le feu céleste éclate de toutes parts... vingt fois il tombe à mes côtés... vingt fois je me crois assez heureux pour toucher à ma dernière heure, quand tout à coup le son d'une infinité de cloches lugubres vient prêter à cette scène douloureuse toute l'horreur dont elle est susceptible. De noires chimères achèvent d'égarer ma raison... ce déchaînement de toute la nature... ce silence épouvantable qui n'est troublé que par le mugissement des airs, par les éclats de la foudre, et par ce bruit majestueux de l'airain, tristement élancé vers le ciel, me fait craindre que je ne sois pas le seul que menace en ce jour la colère de Dieu... Infortunée ! m'écriai-je...elle est morte; et ces sinistres devoirs, dont les accents plaintifs vien- nent frapper mon oreille, n'ont pour objet que 176 ALINE mon Aline... Mille fantômes semblent alors vol- tiger près de moi... je crois distinguer parmi eux l'ombre chérie que j'idolâtre, et lorsque je veux me précipiter vers elle, un torrent de flammes l'enveloppe et la fait disparaître à mes yeux... Je me roule à terre, je désire que ce sol inondé que je presse, s'entr'ouvre pour me recevoir; et ma raison m'abandonnant tout à fait, je demeure le reste de la nuit dans cette attitude de la dou- leur et du désespoir. Les vents se calment enfin, l'étoile brille... le ciel s'éclaircit... et mon âme, qui vient d'être le jouet des éléments mutinés, comme les chênes qui m'environnent, ose se rouvrir à l'espérance, comme leurs rameaux courbés sous l'aquilon impétueux, se redéveloppent, avec majesté dans les airs. Je me remets en route, avec le seul projet de retourner à la ville... J'y fus rendu le seize, à six heures du matin; et m'étant un peu reposé, j'en repartis à huit, précédé d'un guide qui se char- gea de me conduire en moins de cinq heures au village du Haut-Chêne. J'y arrivai, en effet, sans accident; et ne vou- lant pas que cet homme fût témoin de ce que j'allais y faire, je le congédiai sitôt qu'il m'eut montré le hameau. — Oh! monsieur, médit la mère de Colette, dès ET VALCOUR 177 qu'elle me vit entrer chez elle, avec quelle impa- tience ces dames vous ont attendu hier. Vous leur avez donné bien de l'inquiétude : elles ne sont sorties qu'à la nuit tout en pleurs: et je suis bien sûre qu'elles n'auront pas été retirées avant l'orage... Pars, pars, Colette, ajouta-t-elle en s'adres- sant à sa fille ; va tôt les avertir, mon enfant; tu sais comme elles nous l'ont recommandé; quitte tes sabots pour aller plus vite... et vous, brave homme, reposez-vous pendant ce temps... Hélas! continuait cette bonne femme, en m'of- frant tout ce qu'elle avait chez elle, nous som- més bien pauvres, monsieur, et nous ne vous présenterons pas grand'chose, mais ce sera de bon cœur. Ah ! sans les charités de madame et de mademoiselle, il y aurait peut-être bien long- temps que nous ne serions plus de ce monde, ni mon enfant, ni moi, mais ce sont de si bonnes âmes, monsieur; il y en a qui attendent que les malheureux viennent les trouver pour les se- courir; mais celles-ci les cherchent : elles ne vivraient point si elles ne les soulageaient pas... Aussi, il faut voir comme nous les aimons : si elles avaient besoin de notre sang, nous le ver- serions tout à l'heure goutte à goutte, et nous croirions encore n'avoir rien fait. Mon cœur s'épanouissait en écoutant de tels iv îa 178 ALIXE récits... de douces larmes remplissaient mes yeux... Est-il une félicité plus vive que celle d'entendre louer ce qu'on aime ! Enfin Colette revint essouflée ; elle avait fait ses quatre lieues toujours en courant, et n'avait pas mis deux heures à les faire. — Elles me suivent, dit cette pauvre enfant toute en sueur... elles me suivent, monsieur; allez, je leur ai bien fait du plaisir. Ma mère, ajouta-t-elle, en se jetant au cou de la vieille, ça les a rendues si aises, que madame a dit qu'elle allait me donner les dix moutons qu'il me faut pour épouser Colas, je l'épouserai ma mère, je l'épouserai, n'est-ce pas?.. Et ne pouvant tenir à l'innocente joie de cette petite fille : • — Oui, oui, vous l'épouserez mon enfant, lui dis-je , voilà dix louis, c'est tout ce que j'ai maintenant, recevez-les pour le bouquet de noces, il est juste que je partage la reconnais- sance d'un service qui m'est bien plus précieux encore qu'aux amies que vous m'annoncez... A peine avais-je dit, que ces dames entrè- rent... Madame de Blamont se jeta la première dans mes bras et mon Aline en larmes lui succéda bien promptement. Après avoir pressé sur mon cœur ces personnes si chères, après les avoir ET VALCOUR 179 accablées l'une et l'autre de ces délicieuses cares- ses que l'âme prodigue et que l'esprit ne peint point, la conversation devint plus réglée... nous nous assîmes... Cette respectable mère me donna les conseils les plus sages et les meilleurs... elle me fit part de ses espérances, de ses projets pour les réaliser; elle me dit tout ce qu'elle avait fait... les lueurs qu'elle apercevait encore... les moyens à prendre pour réussir... en un mot, à l'en croire, je dois regarder mon bonheur comme sûr cet automne... Elle m'ordonna de revenir à cette époque... Notre commerce de lettres s'ar- rangea, nous le réglâmes sur la carte même, en raison des différentes villes où je devais passer... toutes deux me firent promettre d'être exact dans mes réponses... Je voulus un instant parler à madame de Blamont de mes craintes sur l'intérêt qu'elle voulait bien prendre à moi, cela ne pouvait-il pas la plonger dans de nouveaux malheurs... Que n'y avait-il pas à redouter d'un époux furieux, toujours tellement déchaîné contre mes sentiments pour sa fille? Et je lui peignis de la plus vive manière combien j'étais sensible à tous les maux qu'elle éprouvait pour moi. Elle tourna vers les miens ses beaux yeux mouillés de larmes... — Eh ! qu'importe, mon ami, me dit-elle, qu'im- porte d'être un peu plus, un peu moins malheu- iSo ALINE reuse? je la serais tout de même sans vous : j'ai du moins pour consolation de l'être en vous ser- vant... Une de ses mains pressa la mienne à ces mots, et ma bouche s'imprimant sur cette main chérie, y grava les baisers de l'amitié et de la reconnaissance la plus vive... — Mon ami, me dit Aline en m'attirant vers elle, vous me promettez de m'écrire... vous me jurez bien d'être exact? — Oh ciel! pouvez-vous en douter?.. — Eh bien ! continua cette fille adorée, en me remettant un portefeuille superbe... tenez, je veux que ceci ne soit destiné que pour mes let- tres... je vous défends de l'employer à d'autre usage... Je saisis ce meuble précieux... je le baise... je le dévore... un ressort part, et le portrait de mon Aline vient enivrer à la fois et mon âme et mes yeux. Au bas de ce portrait chéri, son sang... le sang de la divinité que j'idolâtre avait tracé deux lignes, qui s'imprimèrent aussitôt dans mon âme; c'est d'après elle, c'est d'après ce sanc- tuaire où règne à jamais son image, que je vais les offrir à tes yeux : « Pensez toujours à moi, et que cette idée soit la base de toutes vos actions. » Les voilà ces lignes chéries, les voilà, Déterville: puisse me réduire en poudre la mainderÉternel, ET VALCOUR l8l au moment où ce qu'elles contiennent ne fera pas la loi de ma vie. — Le sang dont je me suis servie pour écrire ces mots est pris de là, me dit Aline, en pressant ma main sur son cœur, ce sont les expressions de ce cœur qui vous adore, gravées par le sang qui l'agite... Que tout cela vous soit cher, mon ami, et n'oubliez pas une malheureuse fille qui vous fait serment aux pieds de sa mère de ne jamais vivre que pour vous... Elle s'y met en disant ces mots : et cette mère respectable, aussi émue que ceux qui l'entouraient... prit la main de sa fille, la mit dans la mienne... et me dit : — Oui, Valcour... elle est à vous, je prends le ciel à témoin que mon consentement ne se donnera jamais à d'autre. Je me jette aussitôt dans les bras de ces deux chères amies, et mon silence ici plus éloquent que mes paroles, les convainc que mon âme enflammée se réunit à la leur pour y rester en dépôt jusqu'au dernier jour de ma vie. Cependant la nuit s'approchait... il s'agissait de la séparation; madame de Blamont croit avoir la force d'en marquer le moment, elle se lève sans me regarder... sa fille l'entend... elle veut en faire de même... ses genoux fléchissent et elle retombe en larmes sur sa chaise... alors madame I 8 2 ALÏNE de Blamont lui dit avec une fermeté noble : — Je perds un ami comme vous, ma fille... L'espérance de le revoir me soutient, et j'ai le courage de m'en séparer. Mais Aline n'écoutait plus rien, elle était étendue dans mes bras; elle mêlait ses larmes aux miennes, et l'on n'entendait plus d'elle que les cris amers de la douleur et les sanglots du désespoir!.. Madame de Blamont se rasseoit... elle prend une main de sa fille et la baise avec transport ; cette vive caresse produit à l'instant dans lame d'Aline, la diversion qu'a prévue cette femme spirituelle et sensible... Elle se retourne vers sa mère... elle se cache dans son sein, elle y répand un nouveau torrent de larmes... et madame de Blamont se relevant aussitôt... l'emportant pour ainsi dire dans ses bras, essaye de lui faire fran- chir le seuil de la porte, et pendant ce temps, sur un signe, je disparais dans une autre cham- bre... élan sacré d'une âme impétueuse... pres- sentiment cruel qui remplit encore la mienne de trouble et d'effroi... Cette chère fille se retourne vers la place qu'elle quitte, et où elle me croit encore... ne m'y voyant plus, elle se débarrasse des bras de sa mère, franchit d'un trait l'inter- valle qui nous sépare, arrive comme l'éclair dans la chambre où je la fuis et y tombe à mes ET VALCOUR 183 pieds, sans mouvement... C'est alors où mon cœur éclate... où nulle considération n'en peut calmer l'effervescence... Je me précipite sur cette chère amie, je la presse sur mon sein... nos corps enlacés comme nos âmes, semblent ne plus faire qu'une masse qu'aucun effort ne saurait désunir, et ma raison ne revient enfin, que par le désir de rendre à la vie celle qui déchire la mienne... celle qui sus- pend à la fois par la douleur toutes les facultés de mon existence. — Fuyez, me dit madame de Blamont, en fai- sant étendre sa malheureuse fille sur un lit... fuyez, il vaut mieux qu'en revenant à elle, elle ne vous trouve plus sous ses regards... Allez, divin ami, continua-t-elle, en me tendant les mains... souvenez-vous de cette scène, rappelez- vous combien vous êtes aimé, et, si vous croyez que ma fille me soit chère, persuadez-vous... ou qu'on m'arrachera le jour, ou qu'elle ne sera jamais qu'à vous. Et m'étant prosterné sur cette main chérie, l'ayant arrosée des larmes de ma reconnaissance et de ma tendresse, j'ose élever encore une fois les yeux sur l'idole adorée de mon cœur; je lui adresse, sans en être entendu, les dernières expressions de mon amour, et m'élance dans la forêt, avec le dessein de gagner Orléans le même 1S4 ALI.N'E soir... Elles m'apprendront, j'espère, les suites de cette triste séparation ; je t'implore pour l'obtenir d'elles, avec les plus grands détails... Finissons ceux qui me regardent. Je n'eus pas fait deux lieues, que la nuit qui tomba tout à coup me fit craindre de m'égare:- comme la veille : l'état dans lequel j'étais d'ail- leurs, ne permettant pas même à mon esprit la possibilité de me conduire, je résolus d'attendre au pied d'un arbre que l'astre, en venant conso- ler la terre, ramenât, s'il était possible, un peu de calme au fond de mon cœur agité. Je m'étendis au pied d'un chêne antique, et m'abîmant dans mes idées, me livrant à la sombre mélancolie qui semblait appesantir à la fois tous mes sens , je trouvai par la violence même de mes chagrins la possibilité d'un instant de repos... que n'eût pas obtenu mon âme dans un état, ou moins anéantie, la douleur l'eut pressée avec moins de force. Je m'endormis... A peine le fus-je, qu'un fan- tôme effroyable apparut aussitôt à mes sens enchaînés... Je le vois encore... J'écris que je rêvais... mais je n'oserais pas l'affirmer... l'impression fut trop vive... Non, mon ami, je ne rêvais pas... Je l'ai vu ce fantôme... il était vêtu de noir... il avait une figure que je pein- drais sans doutc.il avait celle du père d'Aline... t&H ET VALCOUR l8< il tenait à la main... pardonne mon désordre... il tenait par les cheveux la tête de cette fille chérie... il la secouait sur mon sein... il mêlait les flots de sang qui en découlaient à ceux qui jaillissaient de mes bressures réouvertes... et il me disait en m'offrant cet épouvantable specta- cle... oui, mon ami, il me le disait... ses paroles ont frappé mon oreille, je ne dormais point... il me disait le cruel : — ■ Voilà celle que tu veux épouser... frémis, tu ne la reverras plus. J'ai jeté mes bras vers ce fantôme, j'ai voulu lui ravir cette tête précieuse et la porter san- glante sur mes lèvres, mais je n'ai pu saisir qu'une ombre : tout a disparu dans l'instant, il n'est plus resté de réel que la terreur et le déses- poir. Je me suis levé dans une mortelle agitation... j'ai poursuivi ma route au hasard. Différentes ombres gigantesques, produites par les reflets de la lune sur les arbres qui m'environnaient, sem- blaient prêter encore plus de réalité à la vision lugubre que je venais d'avoir. En ce moment cruel, j'aurais donné ma vie pour entendre encore une seule parole de mon Aline, pour fixer un instant ses regards. A la fois ému par mille pensées différentes... en proie tour à tour à mille tourments divers ; tantôt je voulais revo- lS6 ALINE ET VALCOUR 1er sur mes pas, tantôt je voulais terminer mes jours, pour ne pas survivre au moins à celle que mon imagination venait de me faire voir expi- rée... Enfin le soleil se leva, et mieux conduit par le hasard que par l'incertitude de mes pas chancelants, je rentrai dans la ville, dont je repartis au bout de quelques heures pour joindre mon domestique à Auxerre, et gagner, comme je le pourrais, Dijon d'où je t'écris... que je quitterai bientôt également pour sortir enfin de France, et mériter par l'exacte exécution des ordres qui me sont donnés, l'estime et la confiance des deux sincères'amies qui ont bien voulu me les prescrire. Adieu, voilà une lettre bien longue et des détails bien déchirants, mais on calme ses maux en les versant dans le sein d'un ami. Presse-toi d'aller voir ces deux objets de ma tendresse; instruis-moi de leur sort... entretiens-les de moi... rapporte-moi jusqu'à leurs moindres pensées, et songe que les véri- tables soins de l'amitié sont de servir l'amour au désespoir. ^ry?* <~y>. cy ET VALCOUR 285 Vous voudrez bien partager ce qui me reste, d'ailleurs, tant en effets qu'en argent; entre les pauvres de Vertfeuille et ma chère Julie, je vous recommande cette fille, faites qu'elle puisse trouver place dans les legs pieux de ma mère, elle en est digne et par sa conduite et par tous les soins qu'elle a eus de moi jusqu'au dernier moment. Adieu, monsieur, souvenez-vous quelquefois d'Aline, vous n'eûtes jamais une meilleure ni une plus sincère amie. LETTRE LXX. ALINE AUX MANES DE SA MERE. Ait château de Blamont, ce 29 avril. vous qui me donnâtes le jour!., vous dont je baise les dépouilles mortelles en traçant ces derniers caractères... Ombre chérie que je vois... que j'entends et qui m'inspire le courage de me rejoindre à vous; dans peu d'heures nous serons réunies... En paix dans le sein maternel, les crimes et les cruautés des hommes ne pourront plus atteindre votre malheureuse fille ; elle retrouvera dans ce sein sacré le calme et le repos qu'elle n'a pu ren- contrer dans le monde... Ouvrez vos bras, ma mère, ouvrez-les que j'y descende... Daignez ALINE ET VALCOUR 287 recevoir votre fille dans l'asile où vous reposez... Mourons ensemble puisque nous n'avons pu y vivre... Les barbares! ils ont voulu m'immoler sur votre tombeau... Vos cendres n'étaient pas refroidies, que le crime était déjà dans leur coeur. Que dis-je, ils avaient peut-être tranché le fil de votre vie, pour mieux conduire celui de leur odieuse trame!.. J'ai résisté, ma mère, et cependant je ne suis plus digne de vous. Nos chairs vont reposer et se flétrir ensemble... vous ne m'aurez précédée que de bien peu dans l'abîme de l'éternité... je m'y plonge après vous, pleine de confiance en la bonté de l'Etre auprès duquel vous êtes déjà... J'ose espérer qu'il ne me punira point de ma faute ; j'arriverai près de lui, soutenue par vos vertus, elles m'obtiendront la clémence dont je ne me flatterais pas sans elles. Oui, c'est vous, ô ma mère!., c'est vous qui me conduirez auprès du trône de Dieu... vous lui direz : « Voilà la victime des hommes, mais son cœur fut toujours votre temple ; vous avez voulu qu'elle mourût comme Moïse, votre volonté la transporta sur la montagne * et lui fit Voir la terre fortunée qu'elle n'habita jamais; * Allusion à la maison de Colette, située sur une montagne, ou Aline vit son amant pour la dernière fois. 288 ALINE heureuse d'avoir vu finir le flambeau de ses jours presque à l'instant où il s'allumait... Ne lui repro- chez pas, seigneur, d'avoir osé l'éteindre... ne la punissez pas d'avoir brisé les liens d'une vie périssable pour vous demander une vie éternelle, où le bonheur de vous servir sans cesse ne sera plus troublé par ses larmes. « Oh! mon Dieu, cette âme pure, en sortant de vos mains, serait-elle souillée pour avoir été quelque temps dans le corps fragile où vous l'enfermâtes? Elle n'y connut jamais que le désespoir et les pleurs... elle s'en échappe pour revoler à vous... Peut-être est-ce faiblesse... peut-être a-t-elle manqué de courage... au lieu de se mutiner contre ses chaînes... au lieu de se révolter contre son frein, si elle vous eût appelé dans ses tribulations, elle eût peut-être obtenu votre secours... ne la punissez pas de sa débilité, elle a eu plus d'amour que d'espoir, plus de désir d'être réunie à vous que de forces pour vous implorer... Ce sont les crimes d'une âme tendre, daignez ne pas l'en châtier. « Quand vous la créâtes à votre image, le don d'aimer fut la première des vertus que vous imprimâtes en elle; ne la punissez pas de s'y être livrée... ne la condamnez pas à la douleur parce qu'elle en a redouté la sensation, mais faites-la reposer dans la joie, parce qu'elle a ET VALCOUR 289 désiré de connaître la vôtre, et qu'elle a voulu franchir avec rapidité le gouffre épais des misères humaines, pour se retrouver plus promptement dans l'immensité de votre gloire. » Oh ! mon Dieu, ne faites rien pour moi ! n'accordez mon pardon qu'aux larmes de cette mère adorée qui ne cessa de vous connaître et de vous servir; regardez-nous comme deux fleurs desséchées par le venin du serpent, et que le souffle pur de votre âme céleste peut ranimer au sein de l'immortalité. IV 19 LETTRE LXI. ALINE A VAL COUR. Du château de Blamont, ce 2g avril. Le temps de mon séjour sur la terre est fini ; je suis comme la tente du pasteur qu"on plie déjà pour l'emporter. Ézéchias, Cant. lle est évanouie cette douce illusion, elle s'est exhalée comme la fumée qui s'élève dans l'air... tu l'as perdue celle que tu aimais, ses jours se sont écoulés comme l'ombre, et elle a séché comme l'herbe *. Joie trompeuse ! espérance frivole vous n'avez amusé son cœur que pour rendre votre privation * Psaume 101. ALINE ET VALCOUR 2QI plus cruelle ! Oh ! Valcour, elle n'existe plus celle qui te parle, sa voix fragile, s'élevant du sein des sépulcres, ressemble à ces météores échappant à l'œil qui les suit... Avais-je tort de t'engager à mépriser ce vase d'argile qui ne devait durer qu'un instant ? Que tes yeux pénètrent le nuage de mort où je suis maintenant enveloppée, qu'ils voyent ces traits autrefois chéris, défigurés par les horreurs de la dissolution, et n'ayant plus que le sceau du sentiment indestructible que mon âme imprima sur chacun d'eux... Mais si tout est anéanti, s'il ne reste plus de moi que de la poussière, cette âme qui t'aima subsiste, ne fût- elle pas même immortelle par la pureté de son essence, elle le serait comme ouvrage de ta flamme, et l'être que tu sus animer dans Aline, que créa... que vivifia ton amour, doit être éternel comme lui. Tu la verras cette âme aimante, elle se réalisera dans tes veilles... elle apparaîtra dans tes songes... elle voltigera près de toi, et, s'indentifiant à la tienne, elle en réglera les mouvements, comme la main de Dieu dirige les astres dans les plaines immenses de l'espace. •Oh! mon ami, que de changement quelques jours ont apporté à notre situation. Il y a trois semaines que nous formions des plans de plai- sirs, des projets de commerce... que cette mère 292 ALINE tendre que j'ai perdue, et que j'idolâtrais, se flattait de nous voir unis, et nous permettait d'y croire avec elle... frêles jouets des décrets suprê- mes... Quel intervalle énorme ce peu d'instants vient de mettre entre nous ! Semblables au pilote insensé qui se réjouit à la vue du port, et que l'ouragan impétueux brise incessamment sur l'écueil qu'il se félicitait d'avoir évité... nous imaginons toucher au bonheur, tandis qu'il est certain qu'il n'existera jamais pour nous. Et voilà donc les projets des hommes, voilà donc les tristes résultats de leurs décisions chance- lantes. Leurs impuissants désirs, tels que les faibles rayons du soleil sous les signes glacés du Zodiaque, vont s'anéantir sans effet dans les volontés de l'Éternel, comme ceux-ci se dissi- pent sans chaleur dans les flots condensés de l'air. Mais supposons que tout eût souri pour nous, admettons un instant que nos jours eussent coulé dans un jardin de délices, où les roses fussent nées sous nos pas; où le cèdre, toujours par- fumé, ne nous eût offert son ombrage qu'aux bords des ruisseaux de lait, et qu'auprès des fruits du palmier... Sommes-nous immortels, mon ami, et n'eût-il pas fallu quitter, comme Eve, ce séjour si doux du bonheur ? Eh ! t'imagines-tu que cette sépa- ET VALCOUR 293 ration n'eût pas été plus cruelle alors qu'elle ne nous le paraît aujourd'hui, où nos pas n'ont pressé que des ronces? Nos liens se seraient multipliés, et l'accroissement de notre amour en nous les faisant trouver à chaque instant plus chers, n'eût-il pas rendu plus affreuse la nécessité de les rompre? Remercions l'Éternel de nous avoir présenté le calice avant qu'il ne fût plus amer; il t'aurait fallu pleurer à la fois, une épouse chérie, une amie complaisante et douce, la mère de ces tendres fruits que ton amour eût fait éclore dans mon sein ; et tes larmes ne coulent aujourd'hui que sur une maîtresse à peine con- nue... Qui sait si du désir ardent de te plaire ne seraient pas nées dans moi quelques vertus nou- velles qui t'enchaînant plus fortement encore, t'eussent rendu ma perte plus douloureuse... Oh ! mon ami, permets-moi de m'arrêter avec complaisance sur une idée que mon malheur emporte au même instant où la conçoit mon cœur... Si ces gages sacrés, dont je parle, fussent venus resserrer nos nœuds, avec quels charmes j'aurais dirigé ces jeunes fruits de ta tendresse et de la mienne ! avec quelle joie j'aurais fait pas- ser dans leurs âmes naïves ce feu divin que j'éprouvais pour toi ! Comme je me serais plue à les voir t'adresser les expressions de mon amour! 394 ALINE Eh! qu'avaient-ils donc de condamnables ces plaisirs doux et purs dont il plut à Dieu de me priver?.. Mais ne scrutons pas ses desseins... nous n'étions pas nés l'un pour l'autre... Ado- rons et soumettons-nous. O Valcour! je devrais maintenant me justifier à tes yeux du criminel moyen que j'emploie pour sortir de la vie... Ah! si je l'ai pris ce moyen terrible... si j'ai dû briser ton idole dans le temple où tu l'adorais ; crois qu'aucun autre parti que celui-là seul ne m'enlevait à l'infamie. Instruis-toi, avant de me condamner, et ne me blâme pas sans entendre ce qui te sera dit sur cet objet... En quel état devais-je être réduite pour renoncer au plus doux bien de ma vie, et pour causer le plus grand chagrin de la tienne?.. Oui, j'ai mieux aimé la mort que la certitude de n'être jamais l'un à l'autre... J'ai préféré la ces- sation de ma vie, au double opprobre qui devait la souiller : ce parti est affreux, sans doute, puisqu'il nous sépare pour toujours... pour tou- jours!., quel mot mon ami! il n'est que trop vrai... c'est pour toujours que nous sommes séparés; il est impossible à présent que nous soyons jamais l'un à l'autre; les années s'accu- muleront... les générations présentes et futures s'écrouleront dans l'abîme des temps... les cri- mes et les vertus se mélangeront, se croiseront, ET VALCOUR 295 se multiplieront sur la terre ; tout variera, tout renaîtra, tout se détruira sous la voûte des cieux, sans qu'aucune de ces circonstances puisse ramener celle qui pourrait rendre Aline à Val- cour. Non, mon ami... toutes les gouttes d'eau de la mer, cent millions de fois multipliées par elles- mêmes, ne donneraient pas encore la plus faible idée de la multitude des siècles qui doivent com- poser l'intervalle immense qui va nous séparer; et pendant cet affreux intervalle, pas une seule combinaison, pas un seul acte d'autorité, émanât- il même de Dieu, ne pourrait renouer ces liens terrestres où nous avions la folie de nous com- plaire. Mais à côté de cette idée, avec quelle douceur vient se présenter celle de l'Etre infini, dans le sein duquel nos âmes vont se réunir... Il est donc un moyen de te revoir, et ce moyen conçu par l'existence de cet être adorable, ne nous le rend-il pas et plus cher et plus précieux!.. Oui, Valcour, c'est à ses pieds que je vais t'attendre... Ne préviens pas l'instant de cette réunion dési- rée ; pleure sur ma faute, et ne l'imite pas. Laisse- moi préparer cet être saint à daigner te recevoir un jour ; laisse-moi l'implorer pour toi, et lui demander ta place au milieu des anges qui le louent; ne m'ôte pas l'espoir flatteur d'imaginer 296 ALIXE que mes prières contribueront peut-être à ton éternelle félicité. Je dois l'essayer dans les cieux, n'ayant pu l'obtenir sur la terre. Toi... continue d'y exercer ces vertus qui te valurent mon cœur; chacune de celle où tu te livreras, aussitôt recueillie par ton Aline sera présentée par elle au tribunal sacré de ce grand être. « Dieu puissant, oserai-je lui dire, il efface, à force de bienfaits, le crime de celle qui l'aima; ne le rejetez pas de votre sein, et que ce soit par ses bonnes œuvres que j'obtienne à la fois de vous, et mon pardon, et son bonheur... Nous vous aimerons... nous vous chérirons... nous vous glorifierons... nous tresserons ensemble les couronnes de myrtes que nous déposerons à vos pieds... nous oserons faire retentir ensemble les voûtes azurées de votre temple, nous chanterons le nom du Seigneur dans Sion, et nous publierons ses louanges dans Jérusalem *. » Non, mon ami, ne me plains pas, ne me plains pas, te dis-je ; songe, au peu que tu perds, pense à ce que tu peux retrouver... à ce qui t'attend au sein de l'Éternel; mais, pour mériter cette fin céleste, ne te dérobe point au monde, Valcour; fait pour en être l'ornement, je ne te condamne point à l'abandonner; je n'exige de toi que de continuer d'y vivre honnête ; plus son Psaume 101. ET VALCOUR 297 séjour nous offre d'occasions de chutes... plus il est beau de n'y montrer que des vertus; il est, au milieu de ce monde pervers, une solitude pro- fonde... c'est le cœur de l'homme sage... il y descend, il s'y recueille, il y trouve des forces pour résister à la corruption. Que mon image l'embellisse cette solitude où je t'exile ; fais-l'y régner sans cesse, mon ami, j'ai encore assez d'orgueil pour croire qu'elle servira de rempart au vice, et que jamais rien de honteux ne saurait pénétrer au sanctuaire érigé à cette image ché- rie. Lorsque le véritable chrétien veut exciter en lui des actes d'amour pour le Dieu qu'il adore, lorsqu'il veut opposer cet amour dont il brûle, à la tentation qui le séduit, il jette ses regards sur l'image souffrante de ce Dieu bon qui s'immola pour lui... Il se rappelle les douleurs de ce Dieu; il se dit: Il est mort pour moi. Si cette pensée ne suffit pas pour contenir ton âme dans la route du bien; si, toute belle qu'elle est, elle ne peut la remplir assez... tourne tes yeux sur le portrait d'Aline, dis, en le regardant : Et celle-là qui m'aimait est morte aussi pour moi, elle s'est immolée pour éviter le crime ; périssons, s'il le faut, mille fois, plutôt que de le commettre. Et avec cette foi, et avec cette force, nous nous reverrons, mon ami, nous revivrons encore dans l'éternité; unis par la main de l'Etre suprême, 298 ALINE les traits envenimés de la méchanceté des hom- mes, repoussés vers leurs propres seins, ne seront plus pour nous que ce que furent autre- fois ceux du prince des ténèbres, contre le Dieu qui le précipita. Il faut nous quitter Valcour, et cette séparation est bien différente de celle que nous fîmes il y a si peu de temps, sur la montagne de Colette; alors nous espérions de nous revoir, nous ne nous quittions que pour nous réunir... et c'est pour toujours maintenant... Cette Aline, dont tu étais si fier, ne se présentera plus à tes yeux; anéantie dans l'obscurité des tombeaux, on ne parlera pas plus d'elle incessamment, que si elle n'eût jamais existé... elle ne vivra plus que dans ton cœur. En recevant ces caractères, en les arro- sant de tes larmes, ton imagination frappée de celle qui les trace, la réalisera peut-être encore à tes sens, mais elle n'existera plus; il y aura longtemps qu'elle sera plongée dans l'abîme; et si ton illusion te la présente, ce ne sera plus que comme ces rayons de lumière colorant encore la cîme des Alpes, quoique l'astre soit déjà dans le sein des ondes. Aime-moi, Valcour, aime-moi... chéris tou- jours celle qui préféra la mort au déshonneur, et reste-lui fidèle jusqu'au dernier instant de ta vie... Le monde t'offrira des créatures plus belles, il ne ET VALCOUR 299 t'en donnera pas de plus tendres... Aucune des caresses dont tu t'enivrerais dans les bras d'une autre ne vaudrait un soupir de la flamme d'Aline, et tu ne les aurais pas cueillies, que tu serais déchiré de remords... Rappelle-toi souvent nos anciennes amours, tâche de trouver dans le souvenir des plaisirs passés, la force nécessaire à endurer les maux présents... Adieu Valcour. Je dois enfin prononcer ce mot... mes larmes se répandent... mon sang se glace en l'écrivant... mes yeux se tournent vers toi... ils te cherchent... et ne te rencon- trent plus... je ressemble à la jeune biche qu'on arrache au sein de sa mère... D'où vient que ce n'est pas ta main qui me frappe? D'où vient que je ne puis expirer dans tes bras?.. Pourquoi mon âme en s'exhalant, ne peut-elle aussitôt s'enchaîner à la tienne par l'organe brûlant de mes derniers soupirs ? Pour- quoi faut-il que je meure froidement et seule au milieu de mes ennemis?.. Pourquoi mon corps, que leurs indignes regards profaneront peut-être, n'a-t-il pas le tien pour égide ? Pourquoi les der- niers mots que je profère, imprimés sur tes lèvres, ne sont-ils pas les expressions les plus exaltées de ma tendresse. Je ne le puis, non... mais c'est pour toi que je meurs, et cette idée me rend les forces qu'allait m'enlever mon amour... Adieu! *4 . *- LETTRE LXXII. VALCOUR A DETERVILLE. Ce 17 mai 1779. 7\E les ai lus ces funestes écrits... je les ai QE^JSF lus» et je respire encore! Le sentiment %]&<{£ii de mon amour est si vif, que même en perdant celle qui en est l'objet, il m'est impossible de trancher une vie qu'elle anime et qu'elle enflammera jusqu'au dernier moment... Je ferai bien plus que mourir, je vivrai Déterville, je me nourrirai des serpents de la vie... je m'abreuverai du fiel qu'ils exhalent. Le sacrifice est plus affreux que si je m'immolais moi-même ; celui qui, ne pouvant supporter les fléaux qui le pres- sent, s'y soustrait en se privant du jour, n'est-il ALINE ET VALCOUR 301 donc pas infiniment plus faible que celui qui consent à vivre dans les maux et dans les tour- ments? L'un craint la peine et s'y soumet; l'autre la brave et s'y résigne... Non que je désap- prouve, en disant cela, l'affreux parti qu'Aline a pris, elle m'arrache tout ce que j 'ai de plus cher. . . et je ne saurais pourtant la blâmer... mais ma position, différente, me permet le choix des moyens, et j'aime mieux ce qui doit entretenir ma douleur, que ce qui me forcerait à la per- dre... Une retraite profonde va m'ensevelir à jamais, je me jetterai dans les bras de Dieu... je m'y jetterai... et n'adorerai que mon Aline. Abandonné dès mon enfance, n'ayant vécu que pour souffrir... n'ayant respiré que l'infortune, n'ayant vu luire sur chaque instant de mes mal- heureux jours que les sinistres feux du flambeau des furies, je devais bien savoir qu'aucune des heures de ma vie ne pouvait s'écouler sans revers... mais je ne croyais pas à celui-là... il n'entrait pas dans mon cœur de pouvoir l'admet- tre une minute... quel asile irai-je chercher? Où pourrai-je aller pour la fuir? Quels lieux ne m'offriront pas son image?.. Je la verrai par- tout... elle me poursuivra dans la retraite, elle s'offrira sous les traits de ce Dieu, au sein duquel j'aurai cru le bonheur... O mon ami ! entr'ouvre-moi le tombeau qui 302 ALINE ET VALCOUR l'enferme... ce n'est que là qu'il m'est permis de vivre. Laisse-moi l'aller mouiller chaque jour des larmes amères de mon désespoir... Qui sait si cette âme ardente et sensible, uniquement embra- sée du feu de l'amour, ne se rallumera pas à toute la violence du mien. Ouvre-moi son cercueil, te dis-je, que je la ranime ou que je meure... Je cesse d'écrire... ma raison s'égare; trop violem- ment aigri... je deviendrais bientôt ou stupide ou cruel... Adieu... Aime-moi... oublie-moi, ne cherche jamais surtout à savoir où je suis. Si malgré tous mes soins... ton amitié découvre ma retraite, je verrai ton souvenir bien plutôt comme une preuve de mépris, que comme les marques d'une tendresse que tu ne dois plus à celui qui abjure, de ce moment-ci, pour jamais, tout ce qui peut lui rappeler un monde où la main féroce du destin ne le plongea que pour les larmes. NOTE DE L'EDITEUR. fê^P(7iïA correspondance cessant ici, il nous g£ $fe)p devenait très difficile de transmettre au ^77-ts* lecteur la suite de cette histoire; mais l'extrême envie que nous avons de lui plaire, l'intérêt que nous lui supposons pour les per- sonnages avec lesquels il vient de vivre, les res- sources qui nous ont été fournies par monsieur Déterville, nous ont mis à même de donner quelques éclaircissements dont nous espérons qu'on nous saura gré. Le deux mai, vers le soir, le corps d'Aline partit mystérieusement du château de Blamont, sous la conduite de Julie, à laquelle le président imposa le plus rigoureux silence. Tout arriva à Vert- feuille le six mai, et Aline fût aussitôt placée, 304 ALINE suivant ses désirs, dans le même tombeau que sa mère. Déterville prit Julie dans sa maison, où elle est encore aujourd'hui, près de sa femme, avec cent pistoles d'appointements et la certitude d'y finir ses jours; mais il ne s'en tint pas à ces légers soins; de plus importants l'animèrent bientôt. Trouvant les crimes du président trop ' horribles pour rester impunis, dévoré du désir de venger de si tendres amies , dès que ses affaires furent expédiées à Vertfeuille, il fut en poste trouver le comte de Beaulé, où son devoir l'avait retenu malgré lui. Cet officier plein de mérite, et fort en crédit, jura à Déterville de l'aider à tirer vengeance du monstre qui venait de les priver l'un et l'autre de deux femmes qui leur étaient si chères. Ils revinrent aussitôt à Paris; leurs premiers soins furent de faire faire les plus exactes perquisitions sur Augustine, com- plice des noirceurs de monsieur de Blamont. Elle fut trouvée dans une autre terre de ce scé- lérat, en Champagne, où elle attendait en paix la récompense de ses indignes services. Le comte et monsieur Déterville décidés l'un et l'autre à ne point faire d'esclandre à cause de Léonore, que, d'après les volontés de madame de Blamont, on désirait de faire rentrer dans les biens que lui destinait sa naissance réelle, en renonçant à ceux ET VALCOUR 305 auxquels elle n'avait aucun droit, se contentè- rent de faire interroger secrètement Augustine devant des gens préposés par le ministère ; elle avoua tout, et fut à l'instant condamnée à aller finir sa vie dans un couvent de force, où, destinée aux plus vils ouvrages, elle pourra pleurer long- temps les égarements affreux de sa jeunesse. Le corps de délits contre monsieur de Bla- mont se trouvant complet par les aveux d'Augus- tine et par ceux des témoins que cette fille nomma et que l'on entendit secrètement comme elle, le ministre expédia sur-le-champ un ordre pour le faire arrêter; cet homme toujours aussi surveillant que fourbe et criminel, n'avait pas vu, sans manœuvrer également, les démarches des amis de sa femme ; il n'avait pas été assez heu- reux pour les rompre, mais il avait été assez adroit pour les prévenir... il s'était évadé. Le comte ne jugea pas à propos de pousser les choses plus loin ; et, débarrassé de cet indigne mortel, on ne travailla plus qu'à mettre Sain- ville et Léonore en possession des biens de la maison de Blamont, en légitimant la naissance de Claire, en prouvant, au moyen de tous les actes dont on était muni, qu'elle était réelle- ment fille de monsieur et de madame de Bla- mont, et non de la comtesse de Kerneuil, à la succession de laquelle elle renonça publique- iv 20 306 ALINE ment, ce qui n'affligea pas les collatéraux. Ces deux époux se trouvent donc en possession de la terre de Vertfeuille, dont ils font leur plus agréa- ble séjour, et au moyen de deux millions que le roi d'Espagne a fait rendre sur les lingots de Sain ville... de la fortune considérable de la mai- son dans laquelle ils entrent, on voit qu'ils se trouvent infiniment riches. Mais l'humanité ne sera plus offensée de l'emploi que cette jeune femme fera désormais de ses richesses. L'horrible destinée du père, de la mère et de la soeur de Léonore, ont plus touché ce caractère dur et altier, que tous les malheurs qu'elle avait éprouvés dans ses voyages; et le premier effet de son retour à la bienfaisance, a été de faire cher- cher avec le plus grand soin l'asile de son père; l'ayant découvert à Stockolm, elle lui a fait dire qu'il eût à prendre un lieu de résidence fixe ; que là elle le ferait jouir d'un bien qu'elle n'avait accepté que pour le soigner, l'améliorer et goûter le plaisir délicat pour son coeur de lui en faire annuellement passer les revenus... ce qu'elle fait avec la plus grande exactitude, et le président... non corrigé, mais plus prudent sans doute, a joui quelques années, en paix, de plus de cinquante mille livres de rentes à Londres qu'il avait choisi pour sa retraite. Mais le ciel, qui ne laisse jamais le crime impuni, a permis que ce scélérat ET VALCOUR 307 fût assassiné par des voleurs, en allant visiter le nord de l'Angleterre. Sainville toujours honnête et sensible, a voulu partager dans un autre genre la piété filiale de sa chère épouse, il a fait élever à Aline et à sa mère un mausolée superbe dans l'église de Vertfeuille, dont les attributs sont : la Constance, la Piété, la Foi conjugale et l'Amour, plaçant des couronnes de myrte et de roses sur la tête de ces deux femmes infortunées, qu'on voit serrées dans les bras l'une de l'autre. Dolbourg tout à fait revenu de ses travers, habite une petite campagne, loin de Paris, où il mène la vie la plus régulière, avec un bien très médiocre, ayant laissé tout ce qu'il possédait à ses parents et aux pauvres. Monsieur Déterville, sa chère Eugénie, madame de Senneval et le comte de Beaulé, continuent d'aller, comme autrefois, passer une partie de leurs étés à Vert- feuille, contents d'avoir vengé, sans répandre de sang, des personnes qui leur étaient si chères; ils jouissent avec calme des agréments de la société des nouveaux habitants de Vertfeuille, où ils ne vont jamais sans offrir un tribut de larmes et de prières aux mânes de ces deux femmes ver- tueuses, qu'ils chérirent et respectèrent autant l'une et l'autre. Quant à monsieur de Valcour, après des mou- 3oS vements de désespoir affreux, après avoir été six semaines entre la vie et la mort, il s'est jeté dans les bras de Dieu et a fini ses jours au bout de deux ans dans l'abbaye de Sept-Fonds, qu'il a édifiée par une résignation, une candeur et les austérités les plus sévères. Ce ne fut que quand il cessa de vivre que l'on découvrit sa retraite : aucun des soins de monsieur Déterville n'avait pu la trouver jusqu'alors, et peut-être lui eût- elle été toujours inconnue, si monsieur de Val- cour ne lui eût adressé en expirant une lettre, où il le chargeait de quelques dernières dispositions. Cette lettre apprit à Déterville où son ami exis- tait quand il n'était plus temps de le secourir ; ce tendre et délicat amant n'avait jamais cessé de porter sur son cœur le portrait de celle qu'il aimait : il y fut trouvé quand il expira. Clémentine est toujours en Biscaye, heureuse avec son mari et en commerce avec Léonore, qu'elle vient voir tous les deux ans. Nous igno- rons le sort du reste des autres personnages; excepté Sophie, dont nous sommes fâchés de ne pouvoir rien dire, nous ne croyons pas les autres d'une assez grande importance pour que le lec- teur doive regretter de ne pouvoir être instruit de ce qui les concerne., au seul Zamé près, néan- moins, qui, sans doute, après une longue car- rière, sera mort au milieu d'un peuple dont il ET VALCOUR 309 était l'idole, emportant avec lui dans la tombe les regrets, l'estime, l'amour et la reconnais- sance de tout ce qui l'entourait; flatteuses récom- penses de la vertu, de l'honnête homme et du législateur. FIN DU TOME QUATRIEME ET DERNIER. -p o o ■co «« C*- -r- ct- : m o» ■ c ^ S H n O g"* ■ > •H «H -P 3 -P 5i C* O C fc O uj